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Congrès AFSP 2015 – ST 60 – Les usages de l’histoire des idées politiques en RI

Le Congrès de l’AFSP (Association française de science politique) 2015 se tiendra à Aix-en-Provence du 22 au 24 juin 2015. Voir le détail dans cet article.

Voir l’appel à communication pour les 66 sections thématiques sur le site de l’AFSP.

 

English version below

Les usages de l’histoire des idées politiques en Relations internationales

Section thématique no60

Organisateurs : Benjamin Brice et Jean-Vincent Holeindre

 

Les Relations internationales et l’histoire des idées politiques constituent deux champs de la science politique que l’on ne rapproche pas spontanément. L’internationaliste se concentre généralement sur les développements politiques les plus contemporains ; il vise à donner sens à une vie internationale d’une extrême complexité, ce qui lui laisse généralement peu de loisir pour envisager les propositions théoriques dans la longue durée. L’historien des idées, au contraire, analyse en détail le contexte et la portée des représentations et des pratiques du passé, mais il ne cherche que rarement à en questionner la pertinence pour penser la situation internationale contemporaine. C’est pourquoi l’historien britannique David Armitage regrettait il y a dix ans que ces deux mondes ne cherchent pas plus à entrer en communication l’un avec l’autre (Armitage 2004).

Ce constat demande cependant à être nuancé, car il existe de multiples interactions entre les deux champs (Thibault 1998). D’abord, l’histoire des idées politiques n’a jamais été absente de la recherche en Relations internationales. Une bonne partie des internationalistes « classiques » ont cherché à dialoguer, plus ou moins profondément, avec les penseurs politiques du passé (Battistella 2012 : 49-79) : Raymond Aron, par exemple, a commenté des auteurs comme Thucydide, Montesquieu, David Hume ou Auguste Comte sur les problèmes liés à la guerre et aux relations entre acteurs internationaux (Aron 1959 ; Aron 1961 : 111-147 ; Aron 1962). En outre, plusieurs chercheurs en Relations internationales ont également tenté, au cours des quinze dernières années, à mettre en valeur une riche tradition de pensée politique autour des questions internationales (Boucher 1998 ; Pangle and Ahrensdorf 1999 ; Brown, Nardin and Rengger 2002 ; Ramel 2002 ; Ramel 2006 ; Lebow 2008).

Ensuite, de manière symétrique, on aperçoit un regain d’intérêt pour les relations internationales de la part des historiens des idées politiques, notamment chez ceux qui s’inscrivent en histoire intellectuelle dans le sillage de l’École de Cambridge (Tuck 1999 ; Hont 2005 ; Bell 2008 ; Armitage 2013). Se créent ainsi des passerelles entre l’étude de la pensée politique d’auteurs considérés comme « classiques » et des préoccupations internationales plus contemporaines ; c’est notamment ce qu’indique un numéro récent de la Revue Montesquieu,intitulé « Montesquieu et l’empire », dont la toile de fond est un questionnement sur la diffusion du régime libéral et l’intervention américaine en Irak (Spector 2008).

Enfin, le contexte international joue largement en faveur de tels rapprochement. Après la domination du réalisme (et du néoréalisme) pendant la guerre froide, après le regain libéral (ou néolibéral) au moment de la disparition de l’URSS, la vie internationale semble désormais marquée par une grande incertitude favorable à de nouveaux questionnements (Ramel 2012 : 28-33). Un certain impérialisme libéral américain (Hoffmann 2006 ; Doyle 2008), la menace de nouvelles guerres (Battistella 2006 ; Holeindre et Ramel, 2010), le retour sur le devant de la scène des affects symboliques (Lindemann et Saada 2012) et des passions belliqueuses (Hassner 2005), le déclin de la domination occidentale (Badie 2011), l’ambiguïté des processus de mondialisation (Sassen 2009), etc. En un mot, les bouleversements des deux dernières décennies sont l’occasion d’un élargissement des problématiques traditionnelles en Relations internationales, ce qui explique en partie l’usage de penseurs contemporains appartenant à d’autres champs disciplinaires comme Schmitt, Rawls, Habermas dans le domaine de la théorie philosophique, ou Elias et Bourdieu en théorie sociale (Devin 1995 ; Doyle 2006 ; Mérand et Pouliot 2008 ; Ramel 2012).

Il existe donc de multiples connexions entre Relations internationales et histoire des idées politiques. Cependant, ces connexions ne sont pas toujours explicitées et sont rarement étudiées en tant que telles. Cette section thématique vise à combler ce manque par une interrogation sur les différents usages de l’histoire des idées politiques en Relations internationales.

Nous proposons quatre axes de réflexion autour desquels les contributeurs pourront articuler librement leurs objets d’étude.

 

1) La possibilité d’un décentrement dans l’étude des phénomènes internationaux

Le recours à l’histoire des idées politiques peut avoir des effets heuristiques féconds et permettre d’ouvrir de nouvelles pistes de recherche en relations internationales. Ainsi, c’est grâce à une certaine interprétation de Kant que le programme scientifique autour de la notion de « paix libérale » ou « paix démocratique » a pu voir le jour (Doyle 1986 ; Oneal and Russett 1999), et le développement d’une problématique de recherche liée à la question de la reconnaissance doit beaucoup à la lecture de Hegel (Lindemann 2010 ; Honneth 2012). Contre les routines institutionnelles, l’usage de l’histoire des idées politiques offre peut-être un certain décentrement théorique et une sorte de « dépaysement » historique (Braudel 1969 : 59) qui permettent de dépasser les frontières traditionnelles, et donc de porter un nouveau regard sur les objets des Relations internationales.

 

2) L’approfondissement des questionnements et des paradigmes interprétatifs

Contre les généalogies « mythiques » légitimant différents paradigmes par l’évocation d’une lignée de « grands » penseurs, une réflexion sur la pensée internationale des auteurs mobilisés pourrait rendre leur souplesse aux différentes positions, mettre en valeur leurs subtilités et leurs ambiguïtés, et enfin déconstruire la « naturalité » conférée de manière routinière aux diverses traditions (Schmidt 1994 : 351-353 ; Bell 2001 ; Lebow 2008 : 2-3). En outre, ces études permettraient sans doute de ne pas se contenter des lieux communs habituels réduisant Machiavel au machiavélisme, Hobbes à la guerre de tous contre tous, Montesquieu au doux commerce ou Kant à la paix perpétuelle ; l’histoire des idées politiques donne l’opportunité d’approfondir les questionnements, et peut-être de proposer des analyses plus nuancées de la situation contemporaine.

 

3) L’apport réflexif de l’histoire des idées politiques

Puisque le regard du chercheur en Relations internationales ne se pose jamais directement sur la « réalité » empirique, puisqu’il passe toujours par la médiation d’idées et de théories, il semble fécond de pouvoir connaître et juger ces dernières (Wendt 1999 : 370-376). Les internationalistes pourraient donc faire un usage réflexif de ce type d’analyses afin d’envisager les présupposées sur lesquels se fondent les différentes postures de recherche. En définitive, le travail de contextualisation, si important dans le champ de l’histoire des idées, donnerait peut-être la possibilité à l’enquêteur de prendre lui-même du recul sur son propre contexte intellectuel, historique et politique (Liliti 2012 : 80-82). L’histoire contextuelle, telle qu’elle a été développée par l’école de Cambridge (Skinner 2002), ou l’histoire sociale des idées politiques, telle qu’elle se développe récemment en France (Van Damme 2013), peuvent contribuer à cet objectif, en incitant à une meilleure historicisation des concepts couramment traités par les internationalistes (État, puissance, intérêt national, normes, etc.).

 

4) Les conditions de possibilité du dialogue et l’apprentissage de nouvelles méthodes

Comme en Relations internationales, il existe une grande diversité d’approches et de paradigmes en histoire des idées politiques (cette dénomination même fait l’objet de contestations (Matonti, 2012)) ; la question des méthodes est donc plurielle. Il reste que l’étude de textes nécessite des savoir-faire et des aptitudes que l’internationaliste n’a pas toujours l’habitude de développer : attention à l’établissement des textes, connaissance des langues, contextualisation des différents énoncés, étude des conditions historiques et sociales de production et de réception des textes, reconstitution de la cohérence d’un ensemble de propositions théoriques, etc. Sans une réflexion sur les attendus de ces nouvelles approches, peut-être l’internationaliste risquerait-il toujours de demeurer dans un rapport trop superficiel aux textes, et finalement de commettre des erreurs d’interprétation (anachronisme, contresens, naturalisation, faux sentiment de familiarité, etc.).

 

Les propositions de communication (autour de 500 mots) seront envoyées conjointement aux organisateurs : benjamin.brice@gmail.com et jvholeindre@gmail.com. La date limite de soumission d’une communication est fixée par l’AFSP au 15 octobre 2014. Les communications pourront se faire en français ou en anglais.

Bibliographie indicative

 

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English version

What the History of Political Thought Can Teach Us About International Relations

ST no60

Organizers : Benjamin Brice et Jean-Vincent Holeindre

 

International Relations (IR) and History of Political Thought are two fields of political science which may seem to have little to do with one another. IR scholars focus mainly on contemporary events and try to make sense of the extreme complexity of international politics; hence they often have very little time left to think about theoretical propositions in the long term. On the other hand, scholars in History of Political Thought analyze in detail the context and the scope of past ideas and practices, but they seldom try to determine their relevance for understanding the contemporary international situation. For this reason the British historian David Armitage deplored, ten years ago, the lack of communication between the two fields (Armitage 2004).

Armitage’s protest needs to be qualified, because there are in fact several points of contact between IR and History of Political Thought (Thibault 1998). First, History of Political Thought has never been totally absent from IR scholarship. A fair number of “classical” IR scholars have tried to engage in dialog, more or less profoundly, with past thinkers (Battistella 2012: 49-79): Raymond Aron, for instance, commented at length on what classic authors such as Thucydides, Montesquieu, David Hume and Auguste Comte had to say about questions of war and international diplomacy (Aron 1959; Aron 1961: 111-147; Aron 1962). Moreover, several IR scholars have tried, during the past fifteen years, to emphasize the richness of the tradition in international political thought (Boucher 1998; Pangle and Ahrensdorf 1999; Brown, Nardin and Rengger 2002; Ramel 2002; Ramel 2006; Lebow 2008)

Second, in a symmetrical fashion, one notices a new interest for international relations among History of Political Thought scholars, especially those influenced by the Cambridge School of intellectual history (Tuck 1999; Hont 2005; Bell 2008; Armitage 2013). These authors try to link the study of “classical” authors’ political thought with contemporary international concerns. A good example of this is a recent issue of the Revue Montesquieu entitled “Montesquieu et l’empire,” which tried to use Montesquieu’s thought to understand liberal expansionism and the American intervention in Iraq (Spector 2008).

Finally, the current state of international politics has lent itself to this sort of interdisciplinary study. If, for evident political reasons, the academic study of international relations was dominated by realism (and neorealism) during the Cold War, and by the rebirth of liberalism (and neoliberalism) from the 1980s onward, the disorder of contemporary international politics has unsettled IR and opened the basic assumptions of the discipline to questioning (Ramel 2012: 28-33). It has proven difficult to address the grave and varied problems of the contemporary world – the rise of a new kind of liberal imperialism in the United States (Hoffmann 2006; Doyle 2008); the threat of new kinds of wars (Battistella 2006; Holeindre et Ramel, 2010); the recurrence of emotions (Lindemann et Saada 2012) and warlike passions (Hassner 2005); the decline of Western hegemony (Badie 2011); the ambiguities of the processes of globalization (Sassen 2009) – with the intellectual tools of traditional IR. The upheavals of the past few decades have forced IR to focus on fundamental issues. That is why so many thinkers from outside the field of IR have become central to the contemporary scholarship, from political philosophers such as Schmitt, Rawls and Habermas,to social theorists like Elias and Bourdieu (Devin 1995; Doyle 2006; Mérand et Pouliot 2008; Ramel 2012).

So, various connections exist between IR and History of Political Thought. However, these connections are seldom studied or even made explicit. Our thematic section, which will be explicitly devoted to the different ways in which IR scholars make use of History of Political Thought, aims to fill this gap.

We ask participants to orient their contributions around one or more of the following four themes.

 

1) New Paths in the Study of International Phenomena

Making use of History of Political Thought can have fruitful heuristic effects and opening new research paths in IR. For example, the lively IR debate about theories of “liberal peace” or “democratic peace” was inspired by a reinterpretation of Kant (Doyle 1986; Oneal and Russett 1999). Similarly, the recent revival of the question of recognition in IR scholarship owes much to Axel Honneth’s reading of Hegel (Lindemann 2010; Honneth 2012). Employing History of Political Thought in IR research allows for a sort of theoretical decentering; of historical “dépaysement” (Braudel 1969: 59) to overcome traditional barriers, and gain a new look on IR’s objects.

 

2) Questioning and Reevaluating Traditions

In order to counter “mythological” genealogies legitimating various IR traditions by recalling a lineage of “great” thinkers, a thorough reflection on the actual contributions of canonical political theorists to the study of international relations is much needed. It could show the flexibility of the different IR traditions, illuminate their subtleties and ambiguities, and also challenge the “naturalness” that these traditions ordinarily attribute to one another (Schmidt 1994 : 351-353 ; Bell 2001 ; Lebow 2008 : 2-3). Furthermore, these studies could weaken the widespread caricatures which reduce Machiavelli to Machiavelism, Hobbes to the war of all against all, Montesquieu to the doux commerce or Kant to perpetual peace etc.. History of Political Thought provides an opportunity to go deeper in such questions and to produce more nuanced analyzes on contemporary issues.

 

3) History of Political Thought as an Aid to Self-Understanding in IR

The insights of IR scholars are never directly connected to empirical “reality”: they are always mediated by ideas and theories. Therefore it is urgent to study and evaluate these ideas and theories (Wendt 1999: 370-376). Scholars in IR could use such analyzes reflexively in order to uncover their own presuppositions. Besides, the contextualization requirements in History of Political Thought could give researchers the opportunity to step back from their own intellectual, historical and political contexts (Liliti 2012: 80-82). Contextual history, in particular the sort practiced by the Cambridge School of intellectual history (Skinner 2002), or the new approach to social history of political thought that has recently emerged in France (Van Damme 2013), can contribute to this goal by promoting better historical analysis of the concepts commonly used by IR scholars (state, power, national interest, norms, etc.).

 

4) Methodological Perquisites

Just like in IR, there is a plurality of approaches and theories employed in History of Political Thought (even this phrase is contested (Matonti 2012). Methodological questions are thus plural. Nevertheless, the study of philosophical texts requires know-how and abilities which are not familiar to IR scholars: tracing the history of texts, learning foreign languages, contextualizing various utterances, studying the historical and social conditions for production and reception of texts, reconstructing the coherence to various theoretical propositions, etc. Without a reflection on these methods, IR scholars run the risk of having only a superficial relation with texts and falling prey interpretative mistakes (anachronism, misinterpretation,the false feeling of familiarity, etc.).

 

Proposals (around 500 words) should be sent to both organizers: benjamin.brice@gmail.com et jvholeindre@gmail.com. The deadline is set by the AFSP on October 15th 2014. Communications can be either in English or in French.

Bibliography

Version française