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Séance à l'université

Inquiétudes dans le monde universitaire

Il y a aujourd’hui un profond malaise dans le monde universitaire lié à la réduction des budgets de l’enseignement supérieur et de la recherche (ESR) et aux réformes entreprises depuis près de dix ans par les gouvernements successifs. Les universitaires voient leur conditions de travail se dégrader, ce qui entraîne des conséquences négatives pour la qualité de la recherche et de l’enseignement.

Voici donc quelques éléments du débat, parmi une marée de lettres, tribunes, proclamations, pétitions, etc.

– Une tribune de Jean-Louis Fournel (professeur à l’Université Paris 8) sur les nombreuses menaces qui pèsent aujourd’hui sur l’université à la suite des « réforme » successives.

A chaque fois c’était la peur qui jouait le rôle principal : la peur de rater le train de la «modernisation», la peur que «les autres» avancent plus vite, la peur d’être mal vus (et mal dotés) par le Ministère, la peur de ne pas être reconnus comme «excellents», la peur de ne pas exister à l’échelon convenable (international bien sûr)…

– Un texte de Jean-Claude Zancarini (professeur émérite à l’ENS de Lyon) intitulé « « On traite volontiers d’inutile ce qu’on ne sait point »  Les enjeux politiques de l’utilitarisme » qui rappelle les évolutions « managériale » des dernières années et leurs effets.

– En contrepoint une tribune de Jean-Yves Mérindol (Président de l’Université Sorbone-Paris-Cité) sur la nécessité de créer des pôles universitaires de grande taille.

Se construit, ainsi, peu à peu un nouveau système universitaire, visant à surmonter des faiblesses provenant de la singulière histoire de nos institutions universitaires, s’appuyant sur des regroupements puissants d’établissements, mieux armés pour répondre aux attentes des étudiants et de la société et pour soutenir des recherches audacieuses.

– Une « Lettre des 660 directeurs d’unité de recherche à François Hollande » qui a été publiée récemment pour dénoncer les effets de la politique actuelle en matière de recherche et d’enseignement. Le texte propose une réforme du CIR (Crédit Impôt Recherche) pour améliorer le financement de la recherche publique en France.

– Une pétition pour éviter la fermeture du Collège international de Philosophie faute de moyens (l’État remettant en cause sa dotation).

 

Enfin, pour ceux qui ne seraient pas convaincus de l’importance de la recherche fondamentale et désintéressée dans nos sociétés, voici un texte de Tocqueville qui pourrait peut-être achever de les persuader (De la démocratie en Amérique, II, I, 10, tiré du site des Classiques des sciences sociales : http://classiques.uqac.ca/).

L’esprit peut, ce me semble, diviser la science en trois parts.

 La première contient les principes les plus théoriques, les notions les plus abstrai­tes, celles dont l’application n’est point connue ou est fort éloignée.

 La seconde se compose des vérités générales qui, tenant encore à la théorie pure, mènent cependant, par un chemin direct et court, à la pratique.

 Les procédés d’application et les moyens d’exécution remplissent la troi­siè­me.

 Chacune de ces différentes portions de la science peut être cultivée à part, bien que la raison et l’expérience fassent connaître qu’aucune d’elles ne saurait, prospérer longtemps, quand on la sépare absolument des deux autres.

 En Amérique, la partie purement pratique des sciences est admirablement culti­vée, et l’on s’y occupe avec soin de la portion théorique immédiatement nécessaire à l’application; les Américains font voir de ce côté un esprit toujours net, libre, original et fécond; mais il n’y a presque personne, aux États-Unis, qui se livre à la portion essentiellement théorique et abstraite des connaissances humaines. Les Américains mon­trent en ceci l’excès d’une tendance qui se retrouvera, je pense, quoique à un degré moindre, chez tous les peuples démocratiques.

 Rien n’est plus nécessaire à la culture des hautes sciences, ou de la portion élevée des sciences, que la méditation, et il n’y a rien de moins propre à la méditation que l’intérieur d’une société démocratique. On n’y rencontre pas, comme chez les peuples aristocratiques, une classe nombreuse qui se tient dans le repos parce qu’elle se trouve bien, et une autre qui ne remue point parce qu’elle désespère d’être mieux. Chacun s’agite: les uns veulent atteindre le pouvoir, les autres s’emparer de la richesse. Au milieu de ce tumulte universel, de ce choc répété des intérêts contraires, de cette mar­che continuelle des hommes vers la fortune, où trouver le calme nécessaire aux pro­fondes combinaisons de l’intelligence ? comment arrêter sa pensée sur un tel point, quand autour de soi tout remue, et qu’on est soi-même entraîné et ballotté chaque jour dans le courant impétueux qui roule toutes choses ?

 […]

 Non seulement les hommes qui vivent dans les sociétés démocratiques se livrent difficilement à la méditation, mais ils ont naturellement peu d’estime pour elle. L’état social et les institutions démocratiques portent la plupart des hommes à agir cons­tamment; or, les habitudes d’esprit qui conviennent à l’action ne conviennent pas toujours à la pensée. L’homme qui agit en est réduit à se contenter sou­vent d’à-peu-près, parce qu’il n’arriverait jamais au bout de son dessein s’il voulait perfection­ner chaque détail. Il lui faut s’appuyer sans cesse sur des idées qu’il n’a pas eu le loisir d’approfondir, car c’est bien plus l’opportunité de l’idée dont il se sert que sa rigoureuse justesse qui l’aide; et, à tout prendre, il y a moins de risque pour lui à faire usage de quelques principes faux, qu’à consumer son temps à établir la vérité de tous ses principes. Ce n’est point par de longues et savantes démonstrations que se mène le monde. La vue rapide d’un fait particulier, l’étude journalière des passions changeantes de la foule, le hasard du moment et l’habileté à s’en saisir, y décident de toutes les affaires.

 Dans les siècles où presque tout le monde agit, on est donc généralement porté à attacher un prix excessif aux élans rapides et aux conceptions superficielles de l’intel­ligence, et, au contraire, à déprécier outre mesure son travail profond et lent.

 Cette opinion publique influe sur le jugement des hommes qui cultivent les sciences; elle leur persuade qu’ils peuvent y réussir sans méditation, ou les écarte de celles qui en exigent.

 Il y a plusieurs manières d’étudier les sciences. On rencontre chez une foule d’hom­mes un goût égoïste, mercantile et industriel pour les découvertes de l’esprit qu’il ne faut pas confondre avec la passion désintéressée qui s’allume dans le cœur d’un petit nombre; il y a un désir d’utiliser les connaissances et un pur désir de connaî­tre. Je ne doute point qu’il ne naisse, de loin en loin, chez quelques-uns, un amour ardent et inépuisable de la vérité, qui se nourrit de lui-même et jouit incessamment sans pouvoir jamais se satisfaire. C’est Cet amour ardent, orgueilleux et désinté­ressé du vrai, qui conduit les hommes jusqu’aux sources abstraites de la vérité pour y puiser les idées mères.

 Si Pascal n’eût envisagé que quelque grand profit, ou si même il n’eût été mû que par le seul désir de la gloire, je ne saurais croire qu’il eût jamais pu rassembler, comme il l’a fait, toutes les puissances de son intelligence pour mieux découvrir les secrets les plus cachés du Créateur. Quand je le vois arracher, en quelque façon, son âme du milieu des soins de la vie, afin de l’attacher tout entière à cette recherche, et, brisant prématurément les liens qui la retiennent au corps, mourir de vieillesse avant quarante ans, je m’arrête interdit, et je comprends que ce n’est point une cause ordi­naire qui peut produire de si extraordinaires efforts.

 

Voir aussi le rapport du Conseil scientifique du CNRS sur le financement de la recherche et la proposition sur l’emploi scientifique.