Le séminaire du Professeur Manent : une affaire de famille

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Le séminaire du Professeur Manent : une affaire de famille

Anne Daguet-Gagey

 

Dans la famille Daguet, dont je suis issue, il y a notamment le père, le fils et l’une des filles. Outre les liens du sang, ces trois membres de la gens présentent un trait commun : celui d’avoir suivi, plusieurs années durant, le séminaire du vendredi matin, boulevard Raspail, celui de Pierre Manent s’entend. En d’autres termes, ce séminaire fut comme une affaire de famille. Mon frère, François, aujourd’hui Dominicain de la province de Toulouse et familier de la pensée thomiste, fut le premier à y assister. Il ne tarda pas à y entraîner notre père, qui, tout médecin qu’il ait été, n’en ressentait pas moins, comme beaucoup de sa génération, un fort attachement aux Humanités, vestige de la solide formation reçue au temps de ses études secondaires. Parvenu à l’âge de la retraite et de l’otium cum dignitate, intrigué par la philosophie, il se laissa sans difficulté convaincre de rejoindre chaque semaine le cénacle élargi du boulevard Raspail, et c’est ainsi que de l’habitude naquit un véritable rituel : en premier lieu, assister au séminaire en l’enregistrant sur un appareil aujourd’hui résolument obsolète, puis consacrer une partie de la fin de la semaine à le réécouter, dans un silence quasi absolu, et à le prendre en notes manuscrites… de lui seul lisibles. Pour une raison que j’ignore, peut-être celle d’une légère surdité, il obtint le privilège d’occuper un fauteuil, demeuré vacant depuis sa disparition brutale, à l’été 2006, à côté de celui du Pr. Manent. C’est à cette place que je le vis, avec un certain étonnement, s’installer, lorsqu’à mon tour, je pris l’habitude de me rendre au séminaire, chaque semaine, au sortir d’un cours dispensé à l’Institut Catholique, tout proche. Rendre hommage à Pierre Manent m’est ainsi d’autant plus agréable que j’accomplis dans le même temps un plaisant devoir de mémoire.

Je fis mon « entrée au séminaire », rejoignant le corps des fidèles en 2005, lorsque Pierre Manent entreprit de réfléchir sur la pensée politique de saint Augustin. Historienne de formation, romaniste de métier et de spécialité, il se trouve que j’ai, pendant une dizaine d’années, travaillé à l’Institut d’Études Augustiniennes, me familiarisant peu à peu avec la figure, l’œuvre monumentale et la pensée de l’évêque d’Hippone. D’Augustin, Pierre Manent choisit de passer à Cicéron, puis à Montaigne, avant d’engager une réflexion sur les rapports de l’action et de la loi, qui devait le mener jusqu’à l’aube de la retraite. Les séances eurent beau s’éloigner peu à peu de l’Antiquité gréco-romaine, ma période de prédilection, mon intérêt ne faiblit en rien, et ce pour une raison très simple : dans le champ de la philosophie politique, l’Antiquité se tient toujours en embuscade, quels que soient les thèmes ou la période retenus comme objet d’étude. La Grèce et Rome furent la matrice des mondes médiéval et moderne, La Référence par excellence des penseurs occidentaux ; on peine à le croire, tant elles ont aujourd’hui déserté le champ de la réflexion et plus encore du discours politiques.

Le séminaire de Pierre Manent fut pour moi comme une révélation. Je n’hésiterai pas à avouer que c’est à le fréquenter que j’ai peu à peu pleinement pris conscience et vraiment réalisé le poids immense que le monde gréco-romain et la pensée politique, qui en fut l’un des fruits les plus savoureux, exercèrent sur le monde occidental. L’immense culture philosophique de P. Manent, doublée d’une ample érudition historique et littéraire, ses références constantes à nos incontournables ancêtres grecs et romains me révélèrent ce que des années d’études et d’activité d’enseignement et de recherches, très, pour ne pas dire trop, spécialisées m’avaient caché ou fait oublier : la dette colossale que l’Europe et plus largement l’Occident doivent aux Anciens, à s’en tenir au seul domaine de la pensée politique ; plus encore, l’omniprésence d’Athènes, de Rome et de Jérusalem dans la suite des temps, après que l’empire romain d’Occident se fut effondré sous les coups des Barbares. C’est cette extraordinaire profondeur du champ temporel et réflexif qui me fut révélée au fil des séminaires du vendredi ; peu à peu le voile se leva, laissant émerger la singularité et l’originalité de la période historique à laquelle j’avais voué mes recherches. De même qu’un cadre a pour finalité de mettre en valeur une œuvre picturale, de même la mise en perspective de l’Antiquité dans le champ de la pensée et des expériences politiques occidentales eut-elle pour effet de me rendre cette période intelligible et de me révéler l’impact qu’elle eut sur les suivantes. Je comprends mieux depuis qu’un Saint-Just ait pu s’écrier dans un discours à la Convention, le 31 mars 1794 : « Le monde est vide depuis les Romains et leur mémoire le remplit et prophétise encore la liberté. »

Des Romains ou Gréco-romains, comme il conviendrait plus justement de les appeler, ce n’est pas tant la conception de la liberté que retint Pierre Manent que la capacité singulière à avoir forgé une civitas (ou polis), peu à peu métamorphosée en empire, le plus vaste et le plus durable que l’Occident ait connu, le seul qui soit parvenu à réunir sous une autorité commune tous les rivages de la Méditerranée, la mer intérieure ou Mare nostrum. Rome, la Cité de la gloire, le « ventre de l’humanité », comme l’appelait le philosophe Sénèque, sut absorber et assimiler les apports innombrables du monde grec pour les mieux diffuser à l’échelle du bassin méditerranéen voire au-delà. Je ne saurai jamais suffisamment gré à Pierre Manent de m’avoir fait réaliser le poids et le prix de l’expérience gréco-romaine.

Des hommes et des actions, des formes et des régimes politiques, des auteurs et des œuvres, c’est ce champ infini de connaissances que j’eus le bonheur de découvrir semaine après semaine, année après année, au gré des labours de Pierre Manent. Aristote, Cicéron, Augustin, Machiavel, Montaigne, Hobbes, Locke, Rousseau, Tocqueville, Constant et tant d’autres, innombrables furent les penseurs à avoir eu leur nom régulièrement égrené dans le cadre des séances du séminaire ; « comme de longs échos qui de loin se confondent »,  Pierre Manent sut à merveille nouer des correspondances ; par sa voix, les Anciens, les Modernes, les Contemporains se répondent.

Il est encore une dette que je dois à ce grand savant et qu’il me plaît ici de rappeler : l’ancrage de l’histoire et de la philosophie dans le temps présent. C’est un mérite immense, devenu trop rare et qu’il convient de saluer, que d’avoir toujours à cœur de rattacher son champ d’investigation à l’actualité et au monde présent et d’éviter ainsi d’en faire un objet d’étude détaché de tout contexte, de tout cadre d’application ou de toute référence contemporaine. Des émeutes d’il y a quelques années en banlieue parisienne aux récents troubles en Ukraine, de la crise des États-nations à la laborieuse construction européenne, c’est sans relâche et toujours avec grande mesure et bonheur que Pierre Manent s’efforça d’arrimer ses propos à l’actualité et au temps présent, soit que celui-ci serve de point de départ à sa réflexion, soit qu’il lui permette de l’illustrer ; finalement, c’est chez un philosophe que j’ai trouvé mis en œuvre ce qui est le propre du métier d’historien : recueillir les expériences passées afin de rendre le présent intelligible et d’aider à mieux orienter l’action humaine dans l’avenir ; nombre d’historiens, enfermés dans la tour d’ivoire de leur « hyperspécialité », ont oublié ce précepte fondateur et le caractère tri-dimensionnel de leur activité ; je sais gré au Pr. Manent de m’en avoir rappelé l’importance et l’impératif ; mon propre enseignement s’en est trouvé changé et moi-même m’efforce à présent de faire réaliser à mes étudiants que « Rome est au fondement de notre ADN » (L. Jerphagnon) et que nombreuses sont dans notre monde les résonnances gréco-romaines.

On connaît la boutade du Général de Gaulle : « Des chercheurs qui cherchent, on en trouve ; des chercheurs qui trouvent, on en cherche » ; que n’eût-il vécu plus longtemps ! Il aurait rencontré en Pierre Manent un chercheur qui sut chercher, trouver et transmettre.

« Je suis historien le matin et philosophe le soir », écrivait le médiéviste Marc Bloch, en 1922 ; pour ma part, grâce au Pr. Manent, j’ai pu être historienne et philosophe chaque vendredi matin… voire un peu davantage. Gratias eo ago.

 

Pour citer cet article :
Anne Daguet Gagey, « Le séminaire du Professeur Manent : une affaire de famille », Cahiers de l’AMEP, no1, volet 1, 2014, p. 13-16.
http://etudespolitiques.org/wp/cahiers/n-1/affaire-de-famille/

 

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