Une année à suivre le cours de Pierre Manent

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Une année à suivre le cours de Pierre Manent

Alexander Orwin

 

Je suis en train de terminer mon doctorat à l’Université de Chicago. Avant de commencer mes études doctorales, j’ai décidé de passer l’année 2008-2009 à Paris, afin de pouvoir visiter les monuments, manger des croissants, flirter avec les filles, et suivre les cours de Pierre Manent. Je ne parlerai ici que de ce dernier.

Le verbe « suivre » est d’une certaine façon trompeur, parce qu’on ne peut guère « suivre » au sens premier du terme. Le champ de connaissance couvert par les interventions de M. Manent est trop vaste. Il dépasse tous les programmes des cours qui peuvent être couchés sur le papier. Le sujet officiel des cours annoncé était saint Augustin, donc j’ai pris soin de me procurer La Cité de Dieu. Mais il se trouve que nous ne l’avons abordé qu’à la quinzième séance sur les vingt programmées. Au début de son cours, M. Manent a commencé à parcourir les grands sujets de l’histoire de la pensée humaine : la valeur de la politique face à la sociologie, la chute de l’Empire romain et la naissan     ce de la chrétienté, la croissance de la nation, l’intermédiation entre l’homme et Dieu, l’orgueil et l’humilité. À partir de la cinquième séance, j’ai bien compris qu’au lieu de préparer le cours de M. Manent, il valait mieux y assister, écouter et se laisser emporter au sommet des montagnes russes intellectuelles sur lesquelles P. Manent nous emmène pendant ses interventions. (Ce n’est pas la peine de rajouter que ma nouvelle attitude m’a laissé plus de temps pour profiter des autres loisirs déjà mentionnés dans le premier paragraphe.)

La physionomie de l’auditoire n’était pas moins unique. Il s’agit d’étudiants de différents âges, la moitié de pays étrangers, ainsi que plusieurs personnes qui n’étaient plus des étudiants mais qui avaient choisi de le redevenir pour profiter des cours de M. Manent. Ce mélange incomparable des âges, des origines et des esprits dans une grande salle a donné au cours un air d’ouverture sur le monde qui se trouve rarement dans les milieux universitaires.

Maintenant, j’arrive au point : pourquoi l’enseignement de M. Manent est-il tellement réussi ? La raison n’est pas évidente. Ses interventions ne visent pas, au premier abord, des besoins particuliers des étudiants ; d’ailleurs ils ne représentent que la moitié de ses auditeurs. Elles ne donnent pas vraiment d’analyses philologiques, ni ne citent beaucoup de sources secondaires : elles contiennent à peine l’analyse détaillée des textes particuliers. M. Manent connaît, sans doute, l’importance de ces choses, mais pas dans la salle de cours. Le travail minutieux doit être fait par les étudiants et les chercheurs en bibliothèque. Dans ses interventions, M. Manent ne se concentre que sur les sujets généraux qui doivent intéresser tout le monde et guider la recherche académique. Il vous fait vous rappeler, même à la bibliothèque, de ne pas vous perdre dans les petits détails des débats universitaires en oubliant les grandes questions de la vie humaine qui peuvent rendre ces débats un peu intéressants.

Depuis Chicago, je n’ai pas trop suivi les affaires parisiennes, et je ne peux pas vous dire ce que M. Manent planifie pour sa retraite. Je ne doute pas du tout qu’il s’agira de quelque chose d’important. Et je doute encore moins qu’il sera difficile (est-ce imprudent de dire impossible ?) de le remplacer, à l’École des Hautes Études, en France, et même dans le monde entier.

 

Pour citer cet article :
Alexander Orwin, « Une année à suivre le cours de Pierre Manent », Cahiers de l’AMEP, no1, volet 1, 2014, p. 23-24.
http://etudespolitiques.org/wp/cahiers/n-1/annee-cours-manent/

 

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