Apprendre avec Pierre Manent

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Apprendre avec Pierre Manent

Marie-Hélène Wirth

 

Pierre Manent termine son séminaire à l’EHESS cette année. Je n’ose même pas écrire d’entrée de jeu que sa carrière de professeur s’achève. Je n’apporterai pas une contribution scientifique à la série d’hommages qui expriment, chacun à sa manière, une profonde gratitude à son égard. D’une part, je ne saurais me hisser à la hauteur des philosophes avertis qui participent à son séminaire pour tenter une exégèse de celui-ci ; d’autre part, après avoir assisté à sa dernière séance, mon émotion laisse peu de chances à mes capacités d’analyse.

Pour une fois depuis cinq ans d’études politiques à l’EHESS, je m’offre donc cette liberté de mettre simplement des mots sur les émotions diverses que suscite en moi l’événement. Mon audace s’en tiendra à me hasarder sur le sillon patiemment creusé par Pierre Manent, d’un dialogue presque familier entretenu avec tous ses auditeurs. Mais je ne saurais être son élève attentive si je m’en tenais au déversoir décousu de mes regrets narcissiques. Les mots, il n’a eu de cesse de nous le faire comprendre, doivent viser juste ; ce n’est donc pas de moi qu’il s’agit mais de lui, à travers, nécessairement, l’horizon nouveau qu’il a ouvert à ma pensée.

Pour citer un poète[1] que j’aime, « j’errais solitaire nuage » lorsque ma décision faiblement déterminée de revenir sérieusement à la philosophie politique se trouva renforcée par mon admission au sein de la mention Études politiques de l’EHESS. Dans cette École prestigieuse où le savoir n’a de sens que partagé et au service d’une réflexivité visant à produire ce qu’Hannah Arendt appelait « la vie de l’esprit », je connus le bonheur d’avoir l’impression de penser : je ne faisais en réalité qu’embrasser un peu mieux la pensée des autres mais déjà, elle me rendait le monde plus intelligible, plus supportable même ; j’avais alors la certitude croissante de pouvoir avoir prise sur lui, à l’échelle de mes actions propres, à condition cependant de ne jamais, précisément, céder au vertige d’une telle certitude. C’est un hommage à tous les professeurs qui m’ont accompagnée sur cette voie que je devrais rendre un jour. Pour l’heure, il en est un qui tient néanmoins une place à part dans cette petite république des lettres où la liberté et la convivialité sont les seules règles : Pierre Manent a conduit sur un mode étonnamment performatif chacune des séances hebdomadaires de son séminaire, sans emphase, faisant croître ma compréhension de ce qu’il expliquait à travers des exposés développant, tout en la mettant en œuvre, cette idée structurante de son œuvre philosophique, le retour à la raison pratique.

Chose promise, chose due, je ne tenterai pas une explication pâle du propos alors tenu ; c’est bien plutôt cette manière de dire, lumineusement accordée au contenu de ce dire, qui demeura le motif premier de mon assiduité, passée l’année de Master recherche où le devoir s’y adjoignait. Ce dernier laissait pourtant déjà percer cette sensation que j’avouai récemment à Pierre Manent, dans une timidité respectueuse, ne pouvoir qualifier autrement que de bonheur hebdomadaire. Le séminaire de Pierre Manent, pour la doctorante que je devins, fut alors l’occasion de penser en dehors de mon propos principal, tout en me le rendant plus familier, plus accessible, tout en le faisant à chaque fois mien, un peu plus. Si donner à comprendre puis à s’exercer ensuite, une démarche de recherche par la recherche est devenu le slogan de l’École des Hautes Études, celui-ci m’a semblé prendre sa dimension pleine à travers le séminaire de Pierre Manent. Je compris bientôt en l’écoutant, mais plus encore en le voyant à l’œuvre, que la recherche n’avait d’épaisseur réflexive que dans le chemin qu’elle empruntait. La délicatesse des réponses de Pierre Manent à mes questions cherchant maladroitement une pertinence qu’elles n’auraient qu’à travers notre dialogue, confirmait cette révélation. Ce fut alors aussi une détente apaisante que de regarder chaque semaine Pierre Manent un peu comme un acteur jouant son propre rôle avec une sincérité totale. Car écouter et regarder vont ici de pair, comme pour lui dire et faire.

Chaque vendredi, mes petits pas pressés me conduisaient à chercher ma place dans l’amphithéâtre François Furet, au rythme de cette voix douce et ferme qui commençait, comme à l’accoutumée, à habiter les lieux soudain silencieux ; je m’asseyais alors discrètement, coupée des contingences d’une vie où le bruit se rêve action, pour apprendre, une fois de plus, à apprivoiser, dans mon être rassemblé à l’unisson des phrases limpides de Pierre Manent, le principe d’une action politique à ne traquer qu’en elle-même. Cette communion asymétrique ne me leurre point : ce n’était là que mon sentiment personnel mais j’en éprouverai toujours une reconnaissance profonde à l’égard de Pierre Manent pour m’avoir fait entrevoir ainsi la beauté d’une action juste, dont le raisonnement propre donne, seul, sens à la finalité.

Reliant Arendt à Aristote, Pierre Manent m’a donné à penser que la belle action pouvait être dans le même temps la bonne action, dans une dynamique permanente ne faisant aucune concession à la facilité et rendant pourtant la vie tellement plus douce.

 

[1]John Wordsworth, Les jonquilles.

 

 

Pour citer cet article :
Marie-Hélène Wirth, « Apprendre avec Pierre Manent », Cahiers de l’AMEP, no1, volet 1, 2014, p. 25-27.
http://etudespolitiques.org/wp/cahiers/n-1/apprendre-avec-manent/

 

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