Comment Pierre Manent est entré dans ma vie

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Comment Pierre Manent est entré dans ma vie

Camille Dejardin

 

Mon histoire avec Pierre Manent est, en quelque sorte, une histoire d’amour. En effet, c’est à une histoire d’amour que je dois d’avoir eu entre les mains, un beau jour, un livre qui a bouleversé mes projets et auquel je dois mon parcours actuel : le Cours familier de philosophie politique.

Revenons un peu en arrière. Nous sommes à l’automne 2009. Je suis alors une jeune khâgneuse, sans caractéristique distinctive sinon que je n’ai que peu d’appétence pour la philosophie. Pour tout confesser, je dors pendant les cours, qui ont la malchance de se tenir entre 8 et 10h du matin ! Dans le même temps, je commence à fréquenter un jeune homme, qui vient passer ses vendredis soirs dans ma chambre d’internat au prétexte d’y prendre des cours d’anglais. Et de fait, je lui donne des leçons, que j’improvise à partir des exercices donnés par mon propre professeur.

C’est ainsi qu’un vendredi de novembre, je propose à mon élève, que je sais féru de politique, un exercice de thème sur un extrait de Tocqueville et la nature de la démocratie que notre professeur d’anglais nous a donné à traduire la semaine précédente. À la vue de la photocopie, le visage de mon compagnon s’illumine, et il bégaie frénétiquement en anglais, avec son accent le plus français : « But, but… it is a text by Pierre Manent ! This guy is a genius ! ».

Il n’en fallait pas plus pour changer le cours de mon existence. Soucieuse de plaire à mon cher apprenti, je me procure dès la semaine suivante un ouvrage dudit Pierre Manent, au titre avenant : Cours familier de philosophie politique. J’étais loin d’imaginer les conséquences de cet acte niaisement complaisant de mimétisme sentimental. Quelle découverte ! Quelle révélation ! D’étrangère, obscure et rébarbative, même au sein de cours spécifiquement consacrés à « La politique, le droit » (au programme de l’ENS l’année précédente), la philosophie politique m’apparaît alors accessible et surtout stimulante, pleine de résonances avec notre situation contemporaine si délaissée dans les cours académiques. L’ouvrage devient mon livre de chevet ; je le lis lentement, parfois je relis le même passage plusieurs fois, pour m’en imprégner ; j’annote les marges ; je me régale. Il m’accompagne partout, et je me souviens l’avoir eu entre les mains dans le charmant petit village d’Arezzo, en Toscane, pendant les vacances de Noël. À ceux de mes amis qui viennent voir la khâgneuse pour lui demander des conseils de lecture, espérant se voir recommander un roman méconnu, des vers sibyllins, une pépite inoubliable, je réponds : « Lis Manent, c’est transcendant ! »…

C’est à Pierre Manent que je dois toute mon orientation ultérieure. Plus je m’efforce de diffuser la bonne parole, offrant le Cours familier ou la Raison des nations à tous mes proches, plus je parfais ma conversion. Après la lecture du Cours familier, ainsi que de quelques classiques qui y sont abordés, le doute insondable qui entourait jusque-là mon avenir se mue en une passion inédite : je veux faire de la philosophie politique ! Et c’est ainsi que je sollicite un rendez-vous auprès du maître, à l’EHESS.

Le moment est terrifiant : je m’apprête à lui demander s’il est envisageable que j’entreprenne un M1 d’Études politiques sous son tutorat. Pierre Manent me reçoit, sérieux mais chaleureux, dans son bureau du 105 boulevard Raspail. Je suis impressionnée par sa stature et son élégance sobre, mais quelque chose dans son regard et son léger accent du sud me rassurent : il y a en Pierre Manent, quelque flegmatique qu’il puisse parfois paraître, beaucoup de bienveillance. Et l’entretien se passe à merveille – même si je bafouille beaucoup. C’est ainsi qu’à la rentrée suivante, je commence au sein de la mention Études Politiques un Master 1 orienté autour du néolibéralisme, comparé à un libéralisme plus « classique », et des métamorphoses de l’individualisme, occasion pour moi de parcourir l’Histoire intellectuelle du libéralisme, les Libéraux et Naissances de la politique moderne. L’année suivante, choisissant le côté des anciens modernes contre celui des modernes contemporains, je devais me concentrer sur le XIXe siècle en entreprenant une lecture croisée des œuvres principales d’Alexis de Tocqueville, si cher à mon professeur, et de John Stuart Mill. Je lis au passage avec enthousiasme les Métamorphoses de la Cité et le savoureux entretien avec Bénédicte Delorme-Montini, le Regard Politique, qui paraissent alors.

C’est à l’issue de ce Master 2 qu’intervient ma « trahison » : séduite par John Stuart Mill, et convaincue qu’il ne jouit pas en France de la considération ni de l’intérêt qu’il mérite, je manifeste mon souhait d’entreprendre un doctorat sur son œuvre. Pierre Manent fronce un sourcil, me dissuadant de consacrer plusieurs années de recherche à un auteur « mineur » et m’orientant plutôt vers Tocqueville ou Auguste Comte. Devant mes réticences, il acceptera toutefois mon choix et me présentera à son collègue et ami Philippe Raynaud. C’est ainsi que j’ai à présent le grand plaisir de travailler sous leur co-supervision.

Tout en espérant me montrer digne de leurs attentes, et en les remerciant tous deux pour leur confiance, leur attention et leur immense fécondité intellectuelle, je souhaite par ce présent témoignage adresser un remerciement particulier à Pierre Manent, qui m’a un tant soit peu rendu, à la faveur de son inimitable pédagogie au long cours, la philosophie politique familière.

 

 

Pour citer cet article :
Camille Dejardin, « Comment Pierre Manent est entré dans ma vie », Cahiers de l’AMEP, no1, volet 1, 2014, p. 43-45.
http://etudespolitiques.org/wp/cahiers/n-1/comment-pierre-manent/

 

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