Deux ou trois choses que je sais de Pierre Manent

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Deux ou trois choses que je sais de Pierre Manent

André Perrin

 

Ainsi donc Pierre Manent part à la retraite… Appartenant à la même génération que lui, je n’ai pas eu la chance de suivre son enseignement à l’École des Hautes Études en Sciences Sociales, mais je n’en ai pas moins été en quelque sorte son élève à travers la lecture des livres avec lesquels depuis plus de trente ans il a éclairé le chemin de ses contemporains, et le mien en particulier. Il ne peut être question ici de rappeler tout ce que Pierre Manent nous a apporté et je me bornerai à indiquer très brièvement – trop brièvement : les lignes qui suivent ne sont en rien une analyse mais un simple témoignage – sur quels points cette rencontre a été pour moi décisive.

 

Pierre Manent, le philosophe

 

Tocqueville, la démocratie et l’égalité

Il n’est pas indifférent qu’un récent volume d’entretiens de Pierre Manent soit intitulé Le regard politique car Pierre Manent, c’est d’abord un regard : un regard qui nous apprend à regarder là où il faut, le regard d’un lecteur qui apprend à lire à ses propres lecteurs. Depuis plusieurs décennies, de Tocqueville il y a trente ans à Montaigne tout récemment, Pierre Manent nous a appris à lire dans les classiques les prodromes, les linéaments et les fondements de la modernité, de notre modernité. Sans doute Raymond Aron avait-il déjà attiré notre attention sur l’importance de l’œuvre de Tocqueville, mais c’est à Pierre Manent qu’on doit de nous avoir fait découvrir chez ce dernier une véritable phénoménologie de l’homme démocratique qui nous éclaire sur ce que nous sommes, c’est-à-dire sur ce que nous sommes devenus et aussi sur ce que nous continuons à devenir. Là où toutes choses sont appréhendées à travers le prisme de l’égalité, c’est le monde humain tout entier, c’est la totalité des rapports humains qui s’en trouvent irrigués, bouleversés et transformés. De même que le capitalisme ne se réduit pas à un système économique, la démocratie n’est pas seulement un régime politique, mais, selon la célèbre formule de Marcel Mauss, un « fait social total ». Les liens sociaux y sont politisés, en l’occurrence démocratisés. On est donc bien loin de la « démocratie réglée » de Montesquieu, celle où l’on n’est égal que comme citoyen[1] : c’est désormais dans l’entreprise, dans l’école, dans la famille, dans tous les secteurs de la vie sociale que la passion de l’égalité fait valoir ses prétentions et manifeste ses exigences. Quinze ans après Mai 1968, comment pouvait-on ne pas être frappé par ce que cette lecture de Tocqueville avait d’éclairant ? Et comment ne pas être sensible à la formule par laquelle Pierre Manent résumait l’enseignement de Tocqueville : « Il est difficile d’être l’ami de la démocratie ; il est nécessaire d’être l’ami de la démocratie »[2]. Il est nécessaire d’être l’ami de la démocratie contre ceux qui en refusent le principe au nom de l’inégalité naturelle, mais ces Calliclès sont moins présents à notre époque qu’ils ne l’étaient du temps de Tocqueville. Plus nombreux que ses ennemis déclarés sont aujourd’hui ses amis intempérants, ceux qui prétendent substituer l’égalité réelle à l’égalité formelle, et, même quand ils ont renoncé à cette utopie dans les termes où elle s’énonçait encore il y a quelques décennies, ceux qui se proposent, plus ou moins consciemment d’« achever le grand travail démocratique »[3] en étendant l’égalité à tous les étages et jusqu’aux derniers étiages de la vie sociale.

Ainsi Pierre Manent pouvait-il conclure que « Pour aimer bien la démocratie, il faut l’aimer modérément »[4]. De lui, je retiendrai deux autres enseignements, en forme de rappels : il ne faut pas oublier la politique et il ne faut pas oublier la nature de l’homme.

 

Ne pas oublier la politique

À la racine de la réflexion de Pierre Manent, il y a sans doute la conviction aristotélicienne que « l’homme est par nature un animal politique » et qu’en conséquence toutes les choses humaines sont informées par l’ordre politique. On ne peut donc renoncer à la politique – ou plutôt on ne le doit pas, car c’est précisément contre cette tentation contemporaine que Pierre Manent nous met en garde. Sous les effets conjoints de l’idéologie des droits de l’homme et de la mondialisation se développe une religion de l’humanité qui conduit à une fuite hors de la vie politique. La déclaration du 26 août 1789 portait sur les droits de l’homme et du citoyen. Aujourd’hui le citoyen s’est effacé : restent les droits de l’homme, c’est-à-dire de l’individu autonome et souverain, délié de la communauté politique. Reste le face à face entre l’individu et l’humanité, communauté purement virtuelle, exclusive de toute particularisation et qui est donc l’autre de cette humanité « concentrée », comme dit Rousseau, qui seule peut constituer la forme politique d’une communauté en acte. Pour nous Européens, cette fuite hors de la vie politique a pris le visage d’une Europe indéfiniment étendue qui préfigurerait l’unification de l’humanité. Le refus de lui assigner des frontières est coextensif à l’incapacité de se définir comme corps politique et corrélatif de l’illusion d’une civilisation dans laquelle les hommes seraient enfin délivrés de la nécessité de se gouverner eux-mêmes, dispensés de la délibération politique, régis désormais par une « règle sans parole ». On peut à bon droit appréhender cette universalité comme une figure du nihilisme.

Cependant si la religion des droits de l’homme compromet le politique, ce sont les droits de l’homme eux-mêmes qui sont compromis par l’oubli de l’homme et de la question de sa nature.

 

Ne pas oublier l’homme et sa nature

La philosophie moderne, écrit Pierre Manent au début de La cité de l’homme, « pose une différence radicale entre l’homme et l’homme moderne »[5]. L’homme moderne n’a pas conscience d’être homme, mais homme moderne : il a conscience de son historicité. Il est pénétré de cette évidence que formulait, non sans quelque candeur dogmatique, la première phrase d’un petit livre longtemps recommandé par moult professeurs de philosophie à leurs élèves : « C’est une idée désormais conquise que l’homme n’a point de nature mais qu’il a – ou plutôt qu’il est – une histoire »[6]. La philosophie moderne a émancipé l’anthropologie de l’ontologie et, de même que la récusation de l’onto-théologie conduit à penser Dieu sans l’être, le refus de l’onto-anthropologie conduit à se représenter l’homme sans l’être. La modernité comble cette vacuité ontologique en définissant l’homme comme l’être qui a des droits, des droits qu’il se donne à lui-même et qu’il est voué à étendre indéfiniment, affranchi qu’il est de toute limite naturelle. Le droit a pris la place de la nature et c’est pourquoi la philosophie des droits de l’homme est malencontreusement désignée par l’expression de « droit naturel moderne » car « le substantif dévore ici l’adjectif qui est censé le qualifier »[7]. Il se prive par-là de son assise : la toute-puissance de l’homme créateur de ses droits a pour corrélat paradoxal la fragilisation de ceux-ci, désormais marqués du sceau de la relativité et de l’arbitraire qui affectent toutes les productions humaines. On ne peut donc se défaire de toute référence à la nature humaine, ce qui ne suppose pas que la notion en soit purement et simplement reprise dans ses formulations traditionnelles, car nous avons une expérience de l’histoire invincible à tout éléatisme[8], mais plutôt qu’elle fasse l’objet d’une réélaboration qui rende justice à cette expérience.

J’ai indiqué ci-dessus deux ou trois choses que j’ai apprises de Pierre Manent philosophe, ou qu’il m’a appris à mieux comprendre chaque fois que mes propres intuitions ont trouvé dans son œuvre l’ordre des raisons qui leur permettait de se développer et de s’élucider discursivement. Je voudrais pour terminer dire deux ou trois choses que je sais de l’homme que je connais depuis une petite dizaine d’années.

 

Pierre Manent, l’homme

 

J’ai rencontré Pierre Manent pour la première fois lorsque, la tâche m’incombant d’organiser la formation continue des professeurs de philosophie dans plusieurs académies du sud-ouest, je l’invitai à venir parler devant ceux-ci à l’occasion d’un stage. Quand on adresse une semblable requête à des personnalités connues, on s’expose parfois à des déconvenues. Il y a ceux qui refusent parce qu’ils sont trop occupés. Il y a ceux qui acceptent et qui viennent les mains dans les poches, sans avoir rien préparé, se bornant à recycler de façon désinvolte un propos cent fois remâché. Il y a ceux qui acceptent sous réserve. Ainsi ayant un jour sollicité un psychanalyste renommé – mais pas plus que Pierre Manent – pour un stage sur Psychanalyse et Philosophie, il me répondit qu’il serait bien aise de venir à Montpellier, à condition toutefois que la rémunération fût en conséquence. Lorsque je lui eus indiqué à quelle hauteur l’éducation nationale récompenserait sa prestation et quoique j’eusse ajouté qu’afin de compenser la ladrerie de mon administration je l’inviterais à ma table où il pourrait goûter une excellente cuisine, il ne se donna même pas la peine de me répondre négativement… Rien de tel avec Pierre Manent. Il accepta toutes mes invitations sans même qu’il me fût nécessaire de faire miroiter les talents culinaires de mon épouse, négligeant même de faire les démarches nécessaires pour percevoir la rémunération à laquelle il avait droit et laissant chaque fois à ses auditeurs un souvenir ébloui de la leçon de philosophie politique à laquelle ils avaient assisté. Pierre Manent, c’est l’homme qui allie la plus haute exigence philosophique au désintéressement et à la générosité de l’intellectuel toujours prêt à entrer en dialogue et à partager son savoir.

Je me souviens de Pierre Manent au mois de juillet 2007 aux « Rencontres de Pétrarque » à Montpellier, dans la cour des Ursulines, assis à la tribune aux côtés de Toni Negri et de Susan George. Celle-ci vient de tirer à boulets rouges sur les États-Unis devant un public méridional traditionnellement acquis aux sirènes de l’antiaméricanisme. Le tour de Pierre Manent étant venu de parler, il déclare tranquillement que même si l’on peut contester la politique de George Bush junior, les interventions des États-Unis sur la scène internationale au XXe siècle ont été, dans l’ensemble, plutôt bénéfiques. Il y a deux secondes d’un silence plein de stupeur avant que ne s’élève une houle réprobatrice : comment un homme si bien élevé avait-il pu se rendre coupable d’une telle incongruité ? Pierre Manent, c’est aussi le courage tranquille de l’intellectuel qui ne se laisse pas intimider par le politiquement correct, mais qui s’en tient à l’écart, sans provocation ni fracas, avec un détachement serein.

Je me souviens que lors de ma première rencontre avec Pierre Manent, comme je lui avais parlé avec faveur de l’ouvrage d’un économiste libéral qui préconisait d’alléger l’imposition des revenus du travail mais d’alourdir celle des successions jusqu’à frôler l’abolition de l’héritage, il s’était écrié : « Mais c’est du polpotisme ! » avant de s’excuser tout confus de cette exclamation, craignant par un scrupule excessif de m’avoir personnellement offensé, comme s’il m’avait traité de Khmer rouge (ce dont, du reste, je lui eusse été gré car j’aurais pu m’en prévaloir auprès de mes amis progressistes…). Pierre Manent, c’est encore une infinie courtoisie qui ne sacrifie pas simplement aux superficielles exigences des mondanités, mais qui traduit la délicatesse des sentiments, la réelle bienveillance et le sens de l’amitié.

Ainsi donc Pierre Manent part à la retraite… Pour tous ses étudiants et auditeurs de l’EHESS, c’est assurément une grande perte, mais moins pour les autres puisque désormais libéré d’un certain nombre de tâches, il sera rendu tout entier à la poursuite de son œuvre. De cette œuvre nous avons tous le plus grand besoin pour mieux comprendre le monde dans lequel nous vivons, et nous-mêmes qui vivons dans ce monde.

 

[1] Montesquieu, De l’esprit des lois, livre VIII chapitre 3 : « De l’esprit d’égalité extrême ».

[2] Pierre Manent, Tocqueville et la nature de la démocratie, Paris, Gallimard, coll. Tel, 1982, p. 177.

[3] Ibid., p. 179.

[4] Ibid., p. 181.

[5] Pierre Manent, La cité de l’homme (1994), Paris, Arthème Fayard Flammarion, coll. Champs Essais, 1997, p. 11.

[6] Lucien Malson, Les enfants sauvages : Mythe et réalité, UGE, coll. 10/18, 1964, p. 7.

[7] Pierre Manent, La cité de l’homme, op. cit., p. 211.

[8] Pierre Manent, « La vérité, peut-être », Le Débat, no72, 1992, p. 166 : « Nous avons une connaissance de la nature humaine, invincible à tout l’historicisme ; nous avons une expérience de l’histoire, invincible à tout l’antihistoricisme ».

 

 

Pour citer cet article :
André Perrin, « Deux ou trois choses que je sais de Pierre Manent », Cahiers de l’AMEP, no1, volet 1, 2014, p. 31-35.
http://etudespolitiques.org/wp/cahiers/n-1/deux-ou-trois-choses/

 

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