Humble hommage à mon professeur

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Humble hommage à mon professeur

Leila Goumiri

 

Il est délicat de décrire l’impression que nous laisse la rencontre d’un grand professeur. Robespierre, qui a eu le privilège de croiser Rousseau, n’a certainement pas connu cette difficulté :

Je t’ai vu […] et ce souvenir est pour moi la source d’une joie orgueilleuse. J’ai contemplé tes traits augustes, j’y ai vu l’empreinte des noirs chagrins auxquels t’avaient condamné les injustices des hommes. Dès lors, j’ai compris toutes les peines d’une noble vie qui se dévoue au culte de la vérité. Elles ne m’ont pas effrayé. La confiance d’avoir voulu le bien de ses semblables est le salaire de l’homme vertueux, vient ensuite la reconnaissance des peuples qui environne sa mémoire des honneurs que lui ont déniés ses contemporains. Comme toi, je voudrais acheter ces biens au prix d’une vie laborieuse, au prix même d’un trépas prématuré.

En scrutant le visage abîmé du Genevois, Robespierre tire des marques du malheur une conséquence étrange : la noblesse d’âme. Il voit dans les replis usés de la figure de Jean-Jacques le signe de sa grandeur. C’est le regard d’un révolutionnaire sur un philosophe sublime, impétueux et paradoxal.

Si nous empruntions à Robespierre la posture indiscrète et contemplative du fidèle admirateur, nous serions forcés de constater qu’en Pierre Manent un tout autre tableau s’offre à nous. Nos yeux n’observeraient plus dans l’homme rare ce qu’ils ont l’habitude de voir partout ailleurs : l’affliction, l’angoisse et la fatigue. Nous aurions le sentiment d’apercevoir un reflet du bonheur. Non pas cette joie légère et fuyante si chère au couple consommateur-publicitaire, pas davantage cette béatitude céleste que nous décrivent les théologiens, mais un bonheur humain qui paraît à juste distance du repos et de l’inquiétude. Des traits augustes qui témoignent de la plus stable paix intérieure sans occulter le plus vif souci pour les choses humaines. Combien il est difficile de tenir cette ligne où l’humilité ne retranche rien à la noblesse du maintien, où le regard tourné vers l’intérieur ne retient jamais la main tendue vers l’autre ? Y réussir, c’est pour moi le signe de la hauteur, c’est-à-dire d’un sage amour de la sagesse.

 

Pour citer cet article :
Leila Goumiri, « Humble hommage à mon professeur », Cahiers de l’AMEP, no1, volet 1, 2014, p. 47-48.
http://etudespolitiques.org/wp/cahiers/n-1/humble-hommage/

 

 

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