Introduction

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Introduction

Benjamin Brice
Giulio De Ligio
Jean-Vincent Holeindre

 

Pierre Manent prend sa retraite académique à l’issue de l’année scolaire 2013-2014, après une riche carrière à l’École des hautes études en science sociales (EHESS) débutée en 1993. Ses collègues, ses étudiants et ses amis ont souhaité profiter de cette occasion pour rendre un hommage sincère à celui qui est à la fois un penseur de premier plan et un être humain d’une qualité rare. Cette entreprise est animée par une double ambition : porter témoignage de l’ampleur de vue et de la générosité de Pierre Manent, et montrer la fécondité d’une œuvre qui mérite plus que jamais d’être lue et discutée. Pareille entreprise tient souvent de la gageure. En effet, lorsqu’un professeur d’une certaine stature quitte ses fonctions, il est d’usage de dire beaucoup de bien et de l’homme et de l’œuvre ; lorsque celui qui part a de fervents disciples ou lorsqu’il se cherche un successeur, l’hommage devient souvent hagiographie. L’exercice s’avère donc toujours périlleux puisque le soupçon de complaisance est parfois justifié. Il nous a donc semblé que la meilleure manière de faire sentir la sincérité de cet hommage était à la fois de laisser témoigner différentes personnes ayant côtoyé Pierre Manent, et de proposer à de nombreux chercheurs de discuter son œuvre avec autant de rigueur que de franchise. Nous espérons ainsi rendre justice aux qualités scientifiques et humaines de Pierre Manent sans pour autant produire un éloge convenu.

Cette entreprise d’hommage a pris trois formes que nous souhaitons complémentaires. Premièrement, la publication d’un ouvrage collectif sous la direction de Giulio De Ligio, Jean-Vincent Holeindre et Daniel J. Mahoney intitulé La politique et l’âme. Autour de Pierre Manent (Paris, CNRS Éditions, 2014, 544 p.). Ce livre regroupe les contributions d’une quarantaine de collègues, d’étudiants et d’amis autour des principaux thèmes et auteurs étudiés par Pierre Manent dans son œuvre. En second lieu, un colloque international à l’EHESS intitulé « Quelle science du politique ? » les 12 et 13 juin 2014. Cet événement a réuni plus d’une vingtaine de chercheurs qui ont pu discuter les travaux de Pierre Manent, que ce soit pour en montrer la fécondité, pour les prolonger ou pour les examiner de manière critique[1].

La troisième entreprise prend la forme d’un « cahier » qui a pour titre La question de l’homme et le problème politique : Études et témoignages sur Pierre Manent et son œuvre. Il s’agit du premier cahier réalisé sous l’égide de l’association des amis de la mention Études politiques de l’EHESS, qui a été créée en 2013 pour valoriser les travaux menés à l’EHESS dans le cadre de sa mention Études politiques, longtemps animée par Pierre Manent et dirigée aujourd’hui par Gilles Bataillon.

Au-delà de l’hommage profond et sincère rendu au collègue, à l’ami, au professeur, ce cahier s’adresse principalement à deux publics. Ceux qui s’intéressent à Pierre Manent sans avoir eu la chance de le fréquenter trouveront ici le récit de rencontres singulières avec l’homme et l’enseignant, permettant de donner un peu de chair à un auteur qu’ils ne connaissent que par leurs lectures. Ceux qui s’intéressent à la pensée sans connaître Pierre Manent trouveront dans ces études de solides raisons de s’affronter à un auteur de grande envergure, qu’ils cherchent à explorer les questions politiques et humaines les plus fondamentales ou qu’ils souhaitent trouver de quoi s’orienter dans le monde présent. La combinaison de ces études et de ces témoignages, nous l’espérons, permettra à des lecteurs attentifs de découvrir ou de mieux connaître un penseur précieux. Dans le tourbillon des faits et des choses, des opinions et des événements, des esprits inquiets cherchent avec ardeur quelque clarté ; ce dossier a pour ambition de leur montrer que Pierre Manent peut être un guide permettant de les orienter.

Le présent cahier a été conçu en deux volets. Le premier volet, celui auquel se réfère cette introduction, réunit presque exclusivement des témoignages et des études en provenance d’élèves et d’amis de Pierre Manent ; il constitue de la sorte un prolongement de l’ouvrage de Festschrift susmentionné. Un deuxième volet suivra, lequel réunira principalement des études portant sur l’œuvre de Pierre Manent et aura vocation à s’ouvrir également à des chercheurs moins proches de l’auteur.

Les dix-sept contributions de ce premier volet ont été réparties en quatre parties. Au reste, cette distribution ne saurait pleinement rendre compte de la richesse d’articles mêlant volontiers le témoignage et la discussion, entendant évoquer aussi bien l’homme que l’œuvre ; il ne s’agit donc que de proposer un ordre de lecture parmi d’autres. La première partie a pour titre Le séminaire du vendredi matin. Le séminaire de Pierre Manent à l’École, chaque vendredi de 11h à 13h, a constitué un moment important pour plusieurs générations d’auditeurs. Comme l’indiquent les témoignages de cette partie, Pierre Manent a réussi chaque semaine à réunir un public varié et nombreux autour de son enseignement. Embrassant les sujets les plus vastes, gardant toujours à l’esprit les questions politiques et humaines les plus importantes, il entraîne toutes les semaines son auditoire dans de longues traversées. Il sait aussi l’art, peut-être le plus difficile entre tous, d’éclairer la situation politique contemporaine par l’étude des auteurs et des phénomènes du passé ; art difficile entre tous car le chercheur est généralement tenté de donner tour à tour dans deux écueils opposés : étudier les textes classiques sans jamais en tirer la moindre nourriture ou déformer les pensées des temps révolus pour les ajuster aux questionnements d’aujourd’hui. Trouver de la substance dans l’étude du passé et ne pas la tirer uniquement de nos préjugés, voilà qui signale sans doute le grand éducateur.

La deuxième partie est intitulée L’enseignant et l’ami. Comme l’indiquent ces témoignages, souvent avec humour, la rencontre de Pierre Manent constitue un tournant marquant dans une vie intellectuelle, quel que soit son parcours ou son âge. Il s’agit d’une de ces rencontres rares qui peuvent bouleverser les perspectives préétablies, changer le regard porté sur les choses politiques et les phénomènes humains. Or, si l’on choisit de s’engager dans les aventures de l’esprit, de s’exposer au souffle du grand large, c’est souvent pour connaître de telles conversions. Ainsi, l’expression de la gratitude s’impose, d’autant plus que le cloisonnement actuel de la pensée et le rétrécissement du regard de la science rendent de semblables rencontres trop peu fréquentes.

Dans la troisième partie, Penser la vie politique contemporaine, il s’agit de partir de l’œuvre de Pierre Manent pour comprendre le monde qui nous entoure. Comme les philosophes anciens, Pierre Manent a toujours cherché à rester en prise avec la vie politique réelle, c’est-à-dire avec les soucis du citoyen et les défis politiques de notre temps. Comme naguère Raymond Aron, il ne s’est jamais enfermé dans une tour d’ivoire et n’a jamais refusé de se confronter au tumulte de son époque ; il n’a pas non plus tenté de se retrancher derrière la prétendue neutralité du savant, ni argué de son savoir pour vaticiner en prophète de la chaire. Le chercheur a certes des connaissances à faire valoir dans le débat public, mais, s’il entend formuler des propositions politiques, il doit, comme tout autre, prendre la mesure de l’épaisseur des problèmes de la cité et faire tenir ensemble la multiplicité des phénomènes humains. Bénéficier des travaux de Pierre Manent pour penser la vie politique contemporaine constitue donc une tâche à la fois difficile et utile, risquée et nécessaire[2].

Enfin la quatrième partie a pour titre Quatre études sur l’œuvre de Pierre Manent. Ces textes le montrent suffisamment, les ouvrages de Pierre Manent sont certainement promis à un bel avenir : ils renferment encore beaucoup de questions sur lesquelles il reste à réfléchir, parce qu’elles ne cesseront sans doute jamais de définir et d’interpeller la vie humaine. Ici, il s’agit principalement de confronter Pierre Manent à différents auteurs, que ce soit saint Thomas d’Aquin, Martin Heidegger, Leo Strauss, Raymond Aron ou John Rawls. Le deuxième volet de ce dossier poursuivra d’ailleurs la discussion en proposant de nouvelles études de l’œuvre de Pierre Manent, sur les classiques qu’il a lus et sur les sujets qu’il a abordés, en provenance de chercheurs de différents horizons.

Loin de penser qu’il y ait de quelconques « solutions » définitives, Pierre Manent nous présente des problèmes et des questions. Il nous aide en particulier à mieux formuler et comprendre « la question de l’homme et le problème politique » selon le titre de ce cahier. Il s’agit pour lui de poser et déployer les interrogations essentielles auxquelles, malgré notre résistance, il demeure impossible d’échapper : « Qu’est-ce que l’homme ? », « Comment s’orienter dans la vie politique ? », ou, pour le dire autrement, « Quelle est la règle de nos actions ? ». Servi par une plume claire et vigoureuse, Pierre Manent cherche depuis maintenant près de quarante ans à prendre au sérieux ces questions, à étudier avec patience et lucidité les délicates métamorphoses des expériences politiques, les fines articulations des phénomènes humains. Puissions-nous faire respirer au lecteur un peu de cet air subtil, et nous croirons n’avoir pas fait ce cahier en vain[3].

 

[1] Le programme du colloque se trouve sur le site de l’AMEP à l’adresse suivante : http://etudespolitiques.org/wp/2014/colloque-international-pierre-manent/.

[2] Dans son article, Guillaume de Thieulloy indique bien la sorte de simplification qu’implique son entrée dans l’arène de la controverse politique : « [l’œuvre de Pierre Manent] ô combien plus nuancée, plus suggestive et, surtout, moins “théologico-politiquement“ engagée, si je puis dire, que ce petit article » (infra, p. 65).

[3] Nous remercions très chaleureusement tous les contributeurs d’avoir aimablement accepté de participer à notre projet, et ainsi d’inaugurer le premier numéro des Cahiers de l’AMEP ; nous les remercions également pour la qualité de leurs textes et leur respect d’échéances très courtes. Toute notre reconnaissance également pour l’association AMEP (Amis de la mention Études politiques) qui héberge ce dossier et pour l’aide fournie par son équipe. Enfin, nous remercions grandement tous les relecteurs (en particulier Sophie Marcotte Chénard) pour leurs remarques judicieuses et leurs corrections utiles, ainsi qu’Étienne Gobin pour nous avoir guidés dans la conception de la couverture.

 

 

Pour citer cet article :
Benjamin Brice, Giulio De Ligio et Jean-Vincent Holeindre, « Introduction », Cahiers de l’AMEP, no1, volet 1, 2014, p. 5-8.
http://etudespolitiques.org/wp/cahiers/n-1/introduction/

 

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