La parole de Pierre Manent

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La parole de Pierre Manent

Bertrand Buffon

 

Dans ces quelques mots, par lesquels je souhaite exprimer à Pierre Manent ma gratitude, je voudrais mettre au clair les raisons de l’attrait qu’exerce sur moi sa pensée, c’est-à-dire, plus précisément, les raisons qui expliquent pourquoi sa parole, selon moi, s’approche, plus que d’autres, de la vérité.

 

D’abord, il y a la hauteur. Celle du regard. Pierre Manent a toujours en vue l’essentiel de la pensée politique occidentale, les idées maîtresses de l’ancienne comme celles qui leur succèdent, et les rapports entre elles. Cette hauteur de vue participe de sa liberté de pensée, qui est son honneur et qu’il exerce avec fierté, au risque assumé de la solitude. Il n’est pas inféodé à la pensée moderne, il ne prend pas pour argent comptant les principes qui la fondent, il n’ignore pas leur caractère réactif, leurs parti-pris, les désordres politiques et religieux qui ont motivé leur conception. Bref, il ne les considère pas comme autant de vérités acquises qui formeraient le socle incontournable à partir duquel toute pensée contemporaine devrait être échafaudée. L’auteur de Naissances de la politique modernene voit pas que d’un œil et il ne marche pas à cloche-pied. Au contraire, avec un pied dans la pensée politique ancienne et un autre dans la science politique moderne, il marche d’un pas assuré : comment maîtriser celle-ci sans lire impartialement celle-là, contre laquelle elle s’est très largement élaborée ? Ainsi refuse-t-il d’obéir à l’idée moderne que la pensée, depuis Machiavel, est entrée dans une ère de progrès qui relègue celle du passé dans les ténèbres des préjugés et de l’aliénation, ou à cette autre idée que toute pensée est d’une époque, qu’elle tient de celle-ci et ne se tient que dans celle-ci. Quand d’aucuns se jettent dans les sciences sociales, lui se tient en retrait, demande raison de leurs postulats, les met d’autant mieux en perspective qu’il les éclaire à la lumière de la science politique ancienne, et pondère leurs propos par leurs a priori initiaux qui, sans invalider leurs découvertes, les remettent à leur juste place épistémologique.

De la hauteur, donc. Avec Pierre Manent, on respire ! On est au grand air. Et quel bon air ! L’air des cimes. De la hauteur, mais pas n’importe quelle hauteur. L’historien des idées libérales regarde les choses à la bonne hauteur : ni de trop haut, car on perd alors de vue les dénivellations ; ni de trop bas, car on est alors impressionné par certains reliefs et l’on perd sa liberté de jugement. Il n’est ni artificiellement haut non plus, comme le sont certains, tout à leur système séduisant d’intelligibilité dans lequel ils font ou voudraient faire entrer le réel de force ; ni artificiellement bas, au ras des faits, ou des opinions prises comme des faits, et de l’analyse purement quantitative, dans laquelle se perd parfois la science politique. À un seul maître il se voue : la Raison, cette raison discursive qui prend appui sur la vie concrète des hommes.

Et dans cet air, à cette hauteur, l’esprit de Pierre Manent se meut avec agilité, car il possède un sens étincelant de la synthèse, qui le fait aller d’instinct à l’essentiel, extraire de chaque propos sa quintessence, isoler le déterminant de l’accessoire, pondérer chaque chose selon son intérêt intellectuel ou historique réel. Pas de détour, de fioriture, d’exercice vain de style. Disons-le trivialement : chez Pierre Manent, il n’y a pas de gras, il n’y a que du muscle ; pas de bavardage qui voile le vide ni de machinerie conceptuelle qui obscurcit son objet, mais toujours un propos tendu, au plus près du sens et de la raison. Son style est résolument atticiste et il est mis entièrement au service de la pensée, au point de se faire invisible pour laisser toute la place aux idées, dont il dessine les contours avec netteté. Cette franchise n’exclut ni l’habileté, pour neutraliser les préjugés qui arrêteraient certains dans leur lecture, ni le sens de la formule quand elle est au service de la pensée.

 

Ce regard qui embrasse l’horizon ne perd pas en précision ce qu’il gagne en extension. Au contraire ! C’est d’abord et avant tout un regard attentif et pénétrant. Pierre Manent s’attache à une lecture serrée, minutieuse, phrase à phrase, des grands auteurs, et toujours, autant que faire se peut, dans leur langue d’origine. Il les prend au sérieux, il s’efforce de les comprendre tels qu’eux-mêmes se sont compris, sans jamais s’appuyer sur un schéma d’intelligibilité préconçu – progressiste, historiciste, anthropologique… –, qui donne des interprétations séduisantes, mais tronquées, voire trompeuses. Nul anachronisme, nulle partialité dans l’analyse des idées, mais la fidélité scrupuleuse, répétons-le, au sens que leur donnaient leurs auteurs, servie par une compréhension synthétique des œuvres de chacun d’eux. Quand d’aucuns invoquent tel ou tel passage d’un philosophe pour justifier l’interprétation intéressée de son œuvre, Pierre Manent les surpasse par cette compréhension même, capable de donner à chacun de ces passages le sens et le poids qu’il convient compte tenu de l’esprit général de cet œuvre, de sa geste profonde.

Regard attentif, donc. Regard pertinent aussi. Chez Pierre Manent, les idées sont vivantes. Elles n’évoluent pas dans je ne sais quel éther, mais sont incarnées, incarnées dans des hommes qui vivent dans tel régime politique, sous l’empire de telle religion et dans le cadre de tels événements. Les idées ont leur poids de réalité et, pour bien les comprendre, il ne faut pas seulement les appréhender par l’esprit, il faut littéralement les sentir, tactilement presque. Sentir les nécessités naturelles ou historiques qui les motivent, sentir les cœurs battre à l’unisson de leur sens et les actions des hommes s’y conformer, explicitement ou non. La pensée de Pierre Manent s’enracine dans une idée réaliste de l’être humain, être de chair et d’esprit mêlés, et non volonté désincarnée. Le « holisme » a-t-il été ressenti comme tel par ceux qui auraient subi son emprise ? Alcibiade s’est-il révolté contre lui ? L’auteur de La Cité de l’homme considère les idées dans leur rapport avec la vie et l’action des hommes. Ainsi la « sortie » du christianisme est-elle la conséquence d’un conflit moral puis d’une querelle politique qu’on peut lire au jour le jour dans deux millénaires d’histoire occidentale. Aucun de ceux qui pensèrent cette mutation ne la justifiait par l’idée que le christianisme était « la religion de la sortie de la religion ». Il ne s’agit pas de remettre en cause cette interprétation, qui a ses mérites explicatifs et sa fécondité, mais simplement de constater que telle n’a pas été la façon dont les critiques décisifs du christianisme ont appréhendé cette religion et donc que ce n’est pas elle qui a justifié la construction intellectuelle à l’origine de la modernité, ni celle qui permet de comprendre au mieux la logique profonde de celle-ci. S’il n’est rien de plus difficile que de penser avec justesse, c’est notamment parce qu’on tend trop facilement à isoler les idées de la vie : en s’écartant de celle-ci, on ordonne plus facilement celles-là, certes, mais pour créer un système dont la cohérence formelle illusionne souvent sur sa véracité.

Regard pertinent, donc. Regard sélectif aussi. Pierre Manent s’en tient aux grands auteurs, à ceux que les meilleurs lecteurs et le public cultivé ont reconnus comme tels dès leur époque et à toutes les suivantes. Ceux qui ont le mieux compris les choses humaines, ont pénétré le plus avant leur sens, et ont été les plus créatifs intellectuellement et les plus influents sur le cours du monde. Ceux qui permettent donc d’être au plus près du mouvement des idées siècle après siècle et de saisir les plus déterminantes, les plus structurantes quant à la conception de l’homme et de la cité. Regard sélectif également en ce qu’il est tout entier concentré sur l’essentiel. Jamais Pierre Manent ne se disperse ; toujours il a en vue le cœur des choses humaines. C’est cela aussi qui fait l’attrait merveilleux de sa parole : il nous parle de nous, des questions primordiales, qui préoccupent l’humanité depuis l’aube des temps.

 

Les vues générales vont donc bien, chez lui, de concert avec les vues analytiques. Elles leur succèdent, intellectuellement s’entend, et elles y reviennent pour s’en nourrir et s’affiner davantage. Elles sont induites, jamais imposées abstraitement – à la manière de la distinction précitée de l’individualisme et du holisme –, ou étendues exagérément – à la manière du triangle mimétique d’un René Girard. Pierre Manent tient les deux bouts de la chaîne intellectuelle, de l’analyse scrupuleuse à la synthèse la plus large : sensibilité sismographique au sens qui vient se nicher sans crier gare dans tel mot, telle expression, tel mode d’écriture ; vue stratosphérique des grandes articulations de l’histoire des idées occidentales. Avec lui, on plane, puis on plonge, pour planer de nouveau, avant de replonger encore. C’est pourquoi l’image de l’aigle nous vient spontanément à l’esprit quand nous évoquons sa geste intellectuelle. Image éculée ? Nous l’oserons quand même tant elle l’illustre adéquatement. Voyez cet aigle qui vole si haut, fond si vite sur sa proie pour remonter avec tant de vigueur vers le ciel. La pensée de Pierre Manent s’apparente au vol surplombant de l’aigle et à son regard perçant, grâce auxquels l’oiseau repère puis pique sur l’animal, qui alimente en retour son vol dans les hauteurs, le philosophe saisit dans le propos choisi de tel ou tel penseur l’inflexion intellectuelle déterminante, qui nourrit en retour sa hauteur de vue. Qui n’a d’ailleurs éprouvé le plaisir intense de l’entendre éclairer lumineusement une idée particulière en la replaçant dans la tectonique de l’histoire intellectuelle occidentale ?

Certains nuanceront peut-être en disant que Pierre Manent accentue parfois les différences. Réflexe pédagogique du professeur qui veut les mettre en valeur ? Volonté de créer je ne sais quel agon intellectuel qui n’a pas lieu d’être ? Ni l’un, ni l’autre. Cette « accentuation » traduit le caractère incarné des idées et l’existence d’oppositions réelles, parfaitement conscientes, d’ailleurs, chez les meilleurs auteurs, et qu’ils voilent parfois, par légitime prudence. Ce reproche, s’il est fait, illustre bien plutôt l’égalité axiologique qui sévit également dans la pensée et qui tend à nier des différences manifestes pour tenter d’improbables conciliations. La Raison repose sur le principe de non-contradiction, quoi qu’on y fasse : elle oppose implacablement A et non-A, et tout ce qui tend à gommer cette opposition manque la logique intime et du réel et de la pensée pour entrer dans l’idéologie ou le n’importe quoi.

 

Ce regard pénétrant et ce jugement mesuré ont partie liée, et très étroitement, avec la personnalité de Pierre Manent. Il est sans thumos[1], en premier lieu, sans cette colère certes utile dans la vie publique pour y imposer des idées et les mettre en œuvre, mais si nuisible à l’objectivité et au jugement. Les passions de Pierre Manent vont toutes dans le même sens, celui de la recherche et de la découverte de la vérité. Il s’agit pour lui d’abord et avant tout de comprendre, en écartant tout a priori subjectif, toute orientation partisane. La Raison, rien que la Raison et toute la Raison. Cette absence de thumos, ce dégagement, ce calme intérieur, lui confèrent une neutralité, un recul sur les idées et les hommes qui expliquent la qualité souveraine de son jugement.

Cette impartialité va de pair avec l’humilité. Une humilité heuristique, là encore, tant elle lui permet de mettre en avant les idées seules, les idées sans interprétation surajoutée, qu’elle soit motivée par la vanité ou par un interventionnisme bien disposé mais mal conseillé.Humilité qui le fait être tout aux textes et à leurs auteurs, qui le conduit à s’effacer derrière ces maîtres pour exposer clairement leurs idées, la logique d’ensemble de celles-ci, et les motifs de leur force persuasive et de leur succès. C’est pourquoi je parle non pas de la pensée de Pierre Manent mais de sa parole – il faudrait dire plus exactement son logos – afin de bien mettre en évidence combien cette pensée tient sa justesse et sa force non seulement de la raison de son auteur mais encore de sa nature, qui présente les caractères les plus propres à bien philosopher. Autant de raisons, on le voit, qui motivent l’admiration, admiration pour le philosophe et admiration pour l’homme lui-même. Puissions-nous, longtemps encore, bénéficier de ses lumières ![2]

 

[1] Je sais qu’il dit en avoir eu (Le Regard politique, Paris, Flammarion, 2010, p. 100), mais cela tenait à sa jeunesse plus qu’à sa personnalité (« je regarde ce fougueux jeune homme avec étonnement », ibid.).

[2] Je remercie vivement Claude Habib, Jean-Pierre Delange, Frédéric Brahami et Emmanuelle Hénin pour leur relecture attentive et leurs conseils judicieux.

 

 

Pour citer cet article :
Bertrand Buffon, « La parole de Pierre Manent », Cahiers de l’AMEP, no1, volet 1, 2014, p. 17-21.
http://etudespolitiques.org/wp/cahiers/n-1/parole-pierre-manent/

 

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