La poursuite du sens commun : La science politique pratique selon Aron et Manent

Logo PDF

Retour au dossier

 

La poursuite du sens commun
La science politique pratique selon Aron et Manent

Sophie Marcotte Chénard

 

Introduction. Une rencontre avec la pensée de Raymond Aron

Plusieurs lecteurs de l’œuvre de Pierre Manent pourront certainement restituer avec plus de justesse son projet intellectuel que je ne serais en mesure de le faire. Ma contribution, plus limitée, portera sur un sujet que je connais un peu mieux : la pensée de Raymond Aron. Ma rencontre avec la pensée d’Aron doit beaucoup à l’environnement intellectuel du CESPRA et à Pierre Manent. N’y a-t-il pas lieu plus propice pour venir à la rencontre d’un auteur que celui où tant d’efforts sont faits pour garder sa pensée vivante ? Si l’étude de l’œuvre d’Aron a acquis cette importance centrale pour les problèmes philosophiques que je cherche à penser – et au premier chef la question de l’histoire et de son rapport avec la philosophie politique – c’est notamment en raison d’un contact vivant avec sa pensée, rendu possible par la présence de Pierre Manent. Je pourrais dire que j’ai eu la chance d’être face à une double puissance d’évocation des thèmes qui nourrissent ma réflexion : par les écrits d’Aron, et par les écrits et la parole de Pierre Manent.

Les différences entre les deux projets intellectuels sont marquées. Manent élabore une philosophie politique en enquêtant sur les éléments constituants de la philosophie et de la politique modernes d’une part et en éclairant les tâches de la science politique pratique par un retour à la philosophie politique classique et notamment à la pensée d’Aristote d’autre part. L’œuvre de Raymond Aron est plus dispersée, si l’on entend par là que la diversité de ses intérêts et de ses interrogations sur la politique et la société moderne l’a mené à orienter son enquête en puisant dans les ressources de l’histoire, de la sociologie politique, des relations internationales, de la philosophie, ainsi qu’à occuper la fonction de commentateur des événements politiques du XXe siècle. S’il y a bel et bien une unité de fond dans les thèmes, l’œuvre laissée par Aron est néanmoins marquée, comme le souligne Pierre Hassner, par une « rationalité plurielle »[1] qui permet de concevoir la diversité de ses écrits comme autant de contributions majeures aux différents champs des sciences sociales. Par contraste, la position manentienne est plus critique à l’égard des présupposés et de la pratique de ces mêmes sciences. En dépit de cette différence fondamentale quant au jugement que l’un et l’autre portent sur le statut et le rôle des sciences sociales, les entreprises intellectuelles d’Aron et de Manent ont ceci en commun qu’elles pensent le phénomène politique à partir d’une perspective que l’on pourrait dire « pratique ». La suite de cet essai entend chercher à éclairer ce que signifie, pour l’un comme pour l’autre, l’adoption de ce point de vue « pratique » sur les choses politiques.

Jusqu’à présent, il n’y a pas eu, à ma connaissance, d’interprétation de la lecture qu’offre Pierre Manent de la pensée aronienne. Pourtant, Manent apparaît, dans la littérature consacrée à Aron, comme l’un des commentateurs les plus subtils de sa pensée. À ceux qui cherchent à systématiser l’apport aronien sous la forme d’une « théorie de l’action » ou à ramener ses analyses à une intention unique ou à un centre de gravité unique, Manent oppose une lecture qui fait droit à la complexité de la démarche philosophique et politique de ce dernier. Comme il l’indique au tout début de la préface qu’il a écrit pour la publication de la dernière leçon d’Aron au Collège de France: « L’œuvre de Raymond Aron est comme la politique elle-même : apparemment simple d’accès et pourtant difficile à saisir dans son ressort dernier et dans ses fins ultimes »[2]. C’est à cette interprétation manentienne que je désire consacrer les quelques remarques qui vont suivre et qui permettront, je l’espère, d’éclairer la façon d’aborder l’expérience politique qui leur est commune.

 

Un aristotélicien en acte ? L’interprétation manentienne de la pensée aronienne

 

Un libéral classique

Manent expose les grandes lignes de son interprétation de l’œuvre aronienne et de l’intention qui en fut le soubassement dans trois textes : « Raymond Aron éducateur » (1983), « Aron et l’histoire » (2005), et « La politique comme science et comme souci » (2014)[3].

Commençons à rebours. Dans ce dernier texte, Manent revient sur le thème de l’éducation que l’on retrouvait dans « Raymond Aron éducateur » ; la réflexion politique aronienne a été éducation, d’autrui et de soi, une tâche qui se poursuit une vie durant parce que « la politique réserve des surprises », mais aussi parce que la connaissance de soi est un exercice à refaire[4]. L’élan au fondement de la démarche aronienne, ce qui conduisit Aron à interroger sans relâche la vie politique et le siècle qui fut le sien, est résumé dans ce passage extraordinaire : « Aron scruta la vie politique avec une attention infatigable jusqu’à son dernier jour, parce qu’il ne pouvait prendre sa retraite du lieu où l’humanité fait l’épreuve d’elle-même »[5].

Manent évoque le développement de ce regard aronien, de la « première maturité » qui advient avec le séjour en Allemagne dans les années 1930 et la rencontre avec la pensée wébérienne, jusqu’à cette dernière leçon donnée au Collège de France le 4 avril 1978. Il avance l’idée que le Aron de la fin des années 1970 est plus sensible à la perte d’une « vie civique », au déficit d’un socle commun qui pourrait orienter et guider l’action politique. Selon Manent, Aron laisserait ainsi plus de place, dans sa praxéologie, pour de telles considérations, délaissant ainsi partiellement le terrain de la réserve pour émettre un jugement sur l’évolution du gouvernement des hommes. Cette « inquiétude civique »[6] se traduit par l’usage étonnant d’un terme en vérité assez étranger à son œuvre, celui de vertu. Aron souligne que cette notion a été abandonnée dans nos démocraties, alors que les théories du libéralisme « classique » comportaient de manière générale une définition de l’homme vertueux. En ce sens, Aron n’est pas libéral comme l’était, par exemple, Friedrich Hayek. La critique principale qu’adresse Aron à ce dernier a justement à voir avec une oblitération, dans sa théorie libérale, de certains éléments centraux de la condition politique de l’homme.

La thèse avancée par Manent est qu’Aron doit être conçu comme un classique libéral, dont le projet intellectuel se situe dans un entre-deux entre une défense d’une certaine modernité et une méfiance à l’égard des illusions modernes. La thèse ne manque pas de surprendre. Aron classique ? Manent n’ignore pas l’audace de cette affirmation : « N’est-il pas plutôt un moderne, très, voire trop, prononcé, encourageant toujours la modernisation de l’économie, de l’administration, de l’éducation et, en général, du mode de vie français »[7]. Ainsi, en dépit d’une interrogation sur la perte de sens civique, il faut en conclure qu’Aron demeure tout de même un « bon moderne », acceptant de penser dans les termes du régime libéral démocratique qui est le cadre dans lequel se déploie sa réflexion. Malgré cela, Manent ajoute une nuance importante : « il ne nourrit pas non plus d’espoirs intempérants dans le progrès ou dans la “modernité”, et c’est cette maîtrise des affects, cette sobriété dans l’approche des choses humaines, et spécialement des choses politiques toujours susceptibles de nous “emporter”, qui mérite le qualificatif de classique »[8].

Pour Manent, le fait du « classicisme » aronien est tout aussi important que sa défense de la modernité. Qu’Aron choisisse comme point de départ le champ de l’expérience historique et politique signifie qu’il accepte dans une large part l’ordre politique existant[9]. Mais de là, on ne peut en conclure à une défense sans réserve du régime libéral. On omet souvent de mettre en lumière l’inquiétude aronienne face aux défis de la modernité, inquiétude difficile à apercevoir en raison du caractère sobre et réservé de ses écrits. En fait, en de nombreux aspects, Aron adopte une perspective critique à l’égard du régime libéral et montre bien que les idéaux d’égalité et de liberté comportent leur lot de problèmes conceptuels et pratiques, ainsi qu’en témoigne la leçon dont le texte ici analysé constitue la préface. D’ailleurs, il affirme, à la même époque – dans un texte publié en 1978 et intitulé « Remarques sur l’historisme-herméneutique » –, que « la plus ambitieuse des civilisations dans son projet, la civilisation occidentale passe de ce fait pour la plus indigne ou, du moins, la plus éloignée de son idéal »[10]. Sa critique du projet moderne a donc pour fondement l’écart entre l’universalité des principes modernes et la difficulté de l’application effective des principes énoncés. Si Aron se trouve fondamentalement en accord avec les idéaux de la société libérale démocratique moderne, cela ne fait pas de lui un juge moins sévère de l’application de ses principes et des contradictions internes de ce système.

Plus encore, Aron aurait résisté au mouvement moderne en un autre sens ; en réfutant une certaine philosophie de l’histoire. Manent indique, dans « Aron et l’histoire », que la critique de l’autorité de l’Histoire conçue comme processus irrévocable place la pensée aronienne contre la « perspective dominante des deux siècles modernes »[11]. En effet, l’idée d’une connaissance totale du mouvement historique fondée sur la notion de « fin de l’histoire » nie la réalité de l’imprévisibilité des actions humaines et de la liberté de la décision dans l’histoire.

Malgré tout, l’on se doit de souligner cette remarque d’Aron à l’effet que les sociétés occidentales, libres et démocratiques, ces sociétés dont nous critiquons le fonctionnement, sont néanmoins une « exception heureuse »[12]. Et Aron dit partager en grande partie cet idéal moderne : « Je participe de cette manière de penser de la société dans laquelle je vis »[13], affirme-t-il. Pourtant, ce privilège « rare dans l’histoire et rare dans l’espace »[14] ne nous démet pas du devoir de conduire une enquête critique sur la société dans laquelle nous vivons et de conduire cet examen à la lumière d’une certaine idée d’un « sens civique ». Ainsi, selon l’interprétation manentienne, Aron peut être dit « libéral », à la condition de comprendre ce terme en son sens classique.

 

Une « tonalité » aristotélicienne : l’homme comme être raisonnable

L’argumentaire va cependant plus loin. En fait, Manent cherche à tirer Aron du côté d’Aristote. Il introduit cette thèse en soulignant d’abord toute la difficulté qu’il y a à penser l’unité de la démarche aronienne qui est pour ainsi dire sans référent unique. Il poursuit ensuite en suggérant que si l’on tient malgré tout à « donner un référent » à la pensée d’Aron, il faudrait alors nommer Aristote, le « père et le maître de la science politique »[15]. On pourrait à bon droit se surprendre d’un tel rapprochement et objecter : « Aristote ? Ne faudrait-il pas plutôt parler de Kant ? Ou de Weber ? ». Ce serait là mécomprendre le sens de l’affirmation manentienne. Son interprétation, nous l’avons dit, est réglée par une rigueur interprétative dans la restitution de l’intention d’Aron ; ainsi reconnaît-il toute l’influence du néokantisme et de la méthode wébérienne dans le développement de la pensée aronienne. Il illustre très bien tout ce qu’Aron doit à Weber et souligne l’admiration – et même la fascination – du premier pour le second[16].

Sa thèse de l’« aristotélisme » d’Aron ne porte donc pas tellement sur l’interprétation des œuvres de la tradition dont Aron se fait lecteur, mais caractérise la démarche aronienne en acte. Aron serait aristotélicien non par allégeance philosophique, mais par la pratique ; ses analyses de l’actualité, ses ouvrages « circonstanciels » répondant à des événements politiques particuliers, se développeraient suivant un « esprit » aristotélicien. La thèse est en un sens audacieuse, puisqu’elle ne peut bénéficier d’un large support heuristique. Les références directes à Aristote dans l’œuvre aronienne sont peu nombreuses, et nous instruisent à vrai dire assez peu quant à son rapport avec la pensée du Stagirite.

Cela dit, Manent vise juste : le regard que jette Aron sur les choses politiques est effectivement « aristotélicien » si l’on entend par là qu’il n’appose pas sur la réalité politique un schéma interprétatif préétabli ou pour reprendre le vocable moderne, une « idéologie », mais s’efforce de voir le réel tel qu’il est. En d’autres termes, si Aron n’a pas élaboré de « méthode » à proprement parler, c’est parce que celle-ci est en quelque sorte commandée, d’un point de vue pratique, par l’objet. Le point de départ de la réflexion politique doit être celui du « sens commun », c’est-à-dire des opinions qui circulent dans la cité, des débats politiques repris et analysés dans les termes dont font usage les acteurs politiques. Bref, il faut s’interroger à partir de la perspective du citoyen et de l’homme politique.

Cette orientation aristotélicienne permettrait donc d’expliquer l’absence, dans la pensée aronienne, de théorie interprétative ou de catégorisation du savoir politique. La manière dont Aron analyse les événements politiques et les œuvres du passé semble en effet difficilement conciliable avec l’élaboration d’une philosophie politique systématique : c’est au moment où son regard se met en acte, au moment où il se donne des objets à penser, que l’on voit se déployer tout l’art aronien de compréhension de la politique. Autrement dit, la manière d’appréhender un phénomène politique est donnée par la confrontation avec l’expérience historique.

Aron serait d’autant plus aristotélicien qu’il met en application cette « science du politique » sans que celle-ci soit thématisée ou mise en forme de manière théorique par une référence explicite à Aristote. Le regard immédiatement pratique – on pourrait dire politique – d’Aron est en quelque sorte « naturel » ; il ne requiert pas le support philosophique d’Aristote pour en reprendre la méthode. Pour Manent, Aron est en quelque sorte la figure contemporaine qui est parvenue au plus près de cette « science politique pratique » d’esprit aristotélicien.

Ainsi donc, on s’étonne d’abord de la thèse manentienne : Aron serait-il aristotélicien ? Mais à cet étonnement premier se substitue une lecture renouvelée de l’œuvre aronienne. Peu à peu, l’idée s’installe et l’on en vient à lire les ouvrages d’Aron sous une nouvelle lumière, celle d’une intelligence des situations pratiques, d’une certaine prudence. Les multiples références d’Aron à l’idée d’un art de la « décision raisonnable » viennent soutenir cette lecture. Pour Aron, il n’est pas uniquement question de penser l’action rationnelle, mais bien de s’interroger sur l’action « raisonnable », en tant que distincte de la première. La considération sur ce qu’est une décision politique « raisonnable » correspond en plusieurs aspects à la définition aristotélicienne de la vertu de la prudence comme disposition pratique.

Daniel Mahoney, dans l’ouvrage intitulé Le libéralisme de Raymond Aron, a développé plus avant la thèse des affinités entre la philosophie d’Aristote et la pensée aronienne, que Manent n’esquisse que brièvement[17]. L’argument est le suivant : bien que sur de nombreux points les perspectives aristotélicienne et aronienne soient opposées, elles possèdent en commun ce trait fondamental, celui de la reconnaissance d’une « sagesse du citoyen » qui n’a pas de substrat scientifique ou d’équivalent sur le plan de la connaissance théorique[18]. Cette vertu indispensable de la politique, la prudence, alliée à la modération, Manent dira qu’Aron en fut au vingtième siècle « le représentant exemplaire »[19]. Cela dit, il semble que ce rapprochement, pour Mahoney comme pour Manent, s’effectue en vertu d’une analyse de la posture politique d’Aron – cette voix raisonnable et prudente – et non sur la base de ses écrits philosophiques. D’ailleurs, Mahoney conclut son ouvrage en soulignant la primauté d’une affinité plus kantienne qu’aristotélicienne : « Si l’esprit politique d’Aron est en partie classique, ses convictions morales sont kantiennes. Il reste attaché à la vérité de la science et à la reconnaissance d’une dignité humaine commune […] »[20].

Manent, en affirmant le caractère aristotélicien ou classique de la démarche d’Aron, s’oppose explicitement aux interprétations qui insistent sur le « kantisme » de ce dernier[21]. Son interprétation comporte ainsi un volet critique. Selon lui, cette « idée régulatrice de la Raison » mobilisée par Aron jouerait en réalité un rôle négligeable dans la réflexion sur la conduite effective des affaires politiques[22]. Pourtant, si l’on cherche à prendre au sérieux l’intention d’Aron, il semble que l’on doive tenter de donner un sens à cet « appel » à la Raison qui est réitéré à plusieurs reprises. D’une certaine façon, cet « idéal de la Raison » est intimement lié à un présupposé fondamental de la pensée aronienne – ou bien même à un pari philosophique fondamental –, soit que la compréhension des décisions et des actions humaines exige que l’on postule, même provisoirement ou hypothétiquement, que celles-ci soient rationnelles. Ce rationalisme aronien ne doit pas être relégué au second plan ; s’il est vrai que cet « idéal kantien » d’une humanité réconciliée avec elle-même ne peut se substituer à la difficile tâche de cerner ici et maintenant quel doit être le bon jugement politique, il n’en demeure pas moins que cette « idée de la Raison » constitue un horizon de sens crucial dans la pensée aronienne, un horizon de vérité. Pierre Hassner souligne bien l’ambiguïté de cette référence kantienne : malgré son « contenu vague » et son statut philosophique « peu assuré », on remarque que dans la plupart de ses écrits « intervient l’Idée de la raison, celle d’une humanité réconciliée, idée qu’il ne faudrait jamais abandonner mais qui ne saurait jamais s’incarner »[23].

En dépit de cet aspect universaliste de sa pensée, Aron, il est vrai, conçoit la réflexion philosophique sur la politique comme devant être avant tout enracinée dans les jugements politiques concrets liés à l’expérience historique. À certains égards, son enquête sur les diverses formes de la politique se donne comme horizon les limites de l’histoire-se-faisant et conçoit l’homme comme un être historique, c’est-à-dire situé dans l’histoire. En ce sens, il pose lui-même, dans l’exercice de sa réflexion, les limites de son kantisme en posant les limites du postulat d’universalité du caractère rationnel ou raisonnable des actions humaines : « Nous le savons, l’homme est un être raisonnable mais les hommes le sont-ils ? »[24] La réflexion sur la politique serait certainement plus aisée à partir d’une anthropologie qui dispose en son centre le caractère rationnel de l’homme, mais la réalité des conflits politiques, des différentes visions du monde, amène un démenti dont on doit tenir compte. En ce sens, son approche pourrait être dite « classique » en ceci qu’à l’instar de la démarche aristotélicienne, Aron procède toujours à partir du connu vers l’inconnu ; sa méfiance à l’égard des utopies, des illusions politiques, des projections dans l’avenir, ainsi que son « goût pour la réalité »[25], peuvent être interprétés de cette façon.

 

Un Aron « thucydidéen » ?

 

Comme nous l’avons indiqué, la lecture manentienne de la démarche d’Aron est une réponse explicite aux interprétations qui font de ce dernier un kantien. Ramener l’œuvre de ce dernier à une intention fondamentalement kantienne risque en effet de nous faire perdre de vue la sensibilité aronienne pour le particulier, pour l’histoire, pour la politique dans ses manifestations concrètes. Certains commentateurs ont situé l’approche aronienne entre l’universalisme kantien et le réalisme aristotélicien[26]. Je voudrais proposer ici une troisième voie qui, me semble-t-il, déplace le débat et permet de penser la démarche d’Aron hors de l’opposition entre ces deux pôles : Aron aurait opté pour une approche « thucydidéenne » des choses politiques.

Cette proposition permet de concevoir l’entreprise philosophique, politique et historique d’Aron autrement que par une tension entre ces deux axes opposés du kantisme et de l’aristotélisme. C’est à Thucydide, et non à Aristote, qu’Aron emprunterait cette mise en commun singulière de l’universel et du particulier dans l’observation et l’analyse des événements politiques. Si l’on cherche à restituer l’aspect classique des analyses aroniennes, il semble qu’il serait plus juste de le concevoir, non pas comme un « Aristote des temps modernes », mais plutôt, pour reprendre la formule de Nicolas Baverez, comme un « Thucydide au XXe siècle »[27].

Aron indique en plusieurs endroits sa parenté avec la démarche thucydidéenne. Dans ses Mémoires, il souligne que son analyse des États-Unis dans La République impériale peut à certains égards être rapprochée du récit que fait Thucydide de la guerre du Péloponnèse. Il conduit en effet une enquête qui s’apparente à l’histoire politique au sens classique du terme : Aron emprunte au regard thucydidéen cette attention portée à l’événement, aux choses politiques telles qu’elles nous apparaissent, tout en tirant du particulier une connaissance qui dépasse les circonstances de l’événement singulier.

La thèse avancée ici est qu’Aron se situe dans la lignée de l’histoire politique classique plutôt que de la philosophie politique classique. On peut dire que son projet intellectuel comporte une tentative de réhabilitation d’un type particulier d’histoire politique qui n’exclut pas la réflexion universelle sur les principes fondamentaux et les antinomies permanentes de l’ordre politique, mais qui accorde une place prépondérante au mouvement des choses humaines[28]. Aron ne partage pas la conception « traditionnelle » de la philosophie politique comme détachement à l’égard des tumultes de la cité ; sa pensée est sans cesse demeurée au plus près des événements.

Dans cette perspective, il est juste d’insister sur le caractère « classique » du traitement aronien des problèmes théoriques et pratiques de la politique. Cela dit, la vaste enquête qu’il entreprend sur les événements, les pensées et les œuvres modernes – celles du XXe siècle, notamment, emprunte à Thucydide plutôt qu’à Platon, pour paraphraser Aron[29]. Il semble, à certains égards, qu’Aron ait cherché à réhabiliter la spécificité du regard thucydidéen dans l’analyse de l’époque qui est la sienne : un regard politique qui laisse place à l’accidentel, à l’incertitude de l’action, aux antinomies qui définissent la décision politique, mais qui est simultanément un regard philosophique qui voit au-delà des contingences de l’action et atteint le niveau d’une réflexion universalisante sur les principes fondamentaux de la politique. Cet alliage du particulier et de l’universel se fait par une opération singulière, qui exige un talent particulier, celui d’observer d’une certaine façon les événements politiques : il s’agit d’adopter la posture d’un observateur qui ne se contente pas de restituer ce qui a eu lieu, mais qui parvient par là même à déceler dans les événements eux-mêmes les éléments qui nous révèlent quelque chose sur notre condition politique. La parole thucydidéenne, tout comme celle d’Aron, est réservée, prudente : tous deux ne se laissent pas aller aux passions qui guident le monde politique ; ils choisissent tous deux le retrait de la vie politique, pour écrire sur elle et la penser.

Tout comme chez Thucydide, le récit aronien est informé par la matière du récit ; il y a une sorte de respect de l’événement chez Aron qui renvoie implicitement à ce souci de tenir compte de la pluralité des manifestations contenues dans l’expérience historique de la politique. Il n’y a pas chez Aron de « bonne » approche ou de méthode unique pour faire face aux incertitudes qui teintent à la fois l’action politique et la compréhension que nous en avons: il s’agit avant tout de développer une habitude de penser consistant à interroger le réel dans ses propres termes. Comme le souligne à juste titre Allan Bloom, Aron avait le souci d’emprunter un langage qui s’approchait de la langue politique courante[30]. Ce langage « familier », si l’on peut dire, évite de creuser l’écart entre le savant et le politique ; les concepts de « fabrication savante », Aron les évite parce qu’ils instaureraient une obscurité par rapport à la réalité politique que l’on cherche à comprendre. À l’instar du récit thucydidéen, les écrits aroniens se situent près de l’événement, de l’histoire en train de se faire.

 

La poursuite du sens commun : La science politique pratique selon Aron et Manent

 

L’effort afin de renouer avec des « concepts politiques pratiques » est commun aux démarches respectives de Raymond Aron et de Pierre Manent. Pour l’un comme pour l’autre, la politique doit être appréhendée et comprise à partir du sens commun et, partant, du sens concret des termes politiques. Pour dire les choses simplement, il s’agit de faire un effort pour entrevoir et saisir, au-delà des constructions savantes, la signification première que revêtent les termes de la politique dans la conduite des affaires humaines telle qu’elle nous apparaît. Qu’on ne se laisse pas tromper, l’exercice est particulièrement difficile et requiert une habileté particulière. Aron et Manent réussissent tous deux à parler de la politique dans la plus grande clarté conceptuelle sans jamais en simplifier les articulations.

Aron, dans son cours donné au Collège de France intitulé Liberté et égalité, insiste pour parler « des libertés » au pluriel. On ne rencontre jamais, nous dit-il, « la » liberté ; elle se décline toujours sous des acceptions singulières. En guise d’exemple, nous évoquons la liberté d’association, de parole, de mobilité, etc. Ce n’est que par l’intermédiaire de l’incarnation dans des institutions et des événements concrets que les différentes libertés peuvent être appréhendées et analysées. Manent poursuit une visée similaire en cherchant à renouer avec un langage politique « classique », ou qui à tout le moins tient à distance les constructions spéculatives et les termes savants. Citons à titre d’exemple sa critique des termes opposés d’hétéronomie et d’autonomie, tous deux de « fabrication savante ». Les peuples « primitifs » ne se disaient pas « hétéronomes ». De même, aucune révolution n’a été conduite en brandissant l’étendard de l’autonomie du sujet ; mais au nom de la liberté, si[31]. Ces deux exemples aronien et manentien suffisent ici pour témoigner de ce souci de prendre comme point de départ de la réflexion politique les choses telles qu’elles se présentent à nous. La parole politique et philosophique qui est la leur nous est pour ainsi dire intelligible sans le secours d’une terminologie scientifique poussée ; « la science politique pratique » élaborée par le premier diffère assurément de celle du second, mais ils se rencontrent dans leur effort pour penser les problèmes de la politique à partir de ce que l’on pourrait appeler des « concepts pratiques », c’est-à-dire à partir d’une science qui se tient assez près des termes dans lesquels on pense et on discute généralement la politique.

Nous avons commencé en indiquant que bien des éléments séparent ces deux « sciences politiques pratiques ». En effet, Aron est un « bon moderne », Manent un aristotélicien ; le premier accorde crédit aux visées scientifiques et aux impératifs de validité des sciences sociales, le second critique la démarche scientifique qui prétend pouvoir se passer des « jugements de valeur » en ne s’intéressant qu’aux « faits ». Les deux partagent cependant ce souci du sens commun, qui informe et oriente leur démarche respective. Penser dans les termes de la politique, penser dans ce vocabulaire dont le sens est plus près de la pratique ; cela veut aussi dire éloignement et méfiance à l’égard des concepts de fabrication savante, des « mots en –ismes »[32], comme le soulignait Aron. Voilà le lieu où se rencontrent les deux entreprises intellectuelles visant la compréhension et la saisie du phénomène politique dans sa densité philosophique et sa profondeur historique.

Ainsi, l’approche aristotélicienne de Pierre Manent et la démarche « thucydidéenne » de Raymond Aron possèdent en partage ce souci pour la perspective du citoyen et de l’homme politique. Les deux entreprises intellectuelles peuvent être dites « classiques » justement parce qu’elles s’installent au sein de la cité, avec ses tumultes, ses complications, sa complexité. Par contraste avec certaines approches dominantes en philosophie politique « normative » – notons son plus illustre représentant, John Rawls – qui présentent un portrait systématique et en quelque sorte anhistorique de l’ordre politique, Aron et Manent cherchent plutôt à défaire les nœuds du problème politique dans le « clair-obscur[33] » de la réalité politique, loin des systèmes philosophiques clos, loin de la catégorisation disciplinaire qui réduit l’ampleur et la diversité des interrogations que suscite la conduite des affaires humaines. Nous dirons qu’Aron et Manent se rejoignent en ceci qu’ils pensent la politique à partir d’un regard qui ne sépare pas, mais qui plutôt unit et rassemble, qui cherche l’unité derrière la pluralité des œuvres et des événements, bref qui reste ultimement fidèle à l’intention initiale de la philosophie politique, celle d’une recherche de la vérité sur les choses politiques.

 

[1] Voir Pierre Hassner, « Raymond Aron et la philosophie des relations internationales », dans Audier, Baruch et Simon-Nahum (dir.), Raymond Aron, philosophe dans l’histoire, Paris, Éditions de Fallois, 2008, p. 638.

[2] Pierre Manent, « La politique comme science et comme souci », préface à Raymond Aron, Liberté et égalité, Cours au Collège de France, Paris, Éditions de l’EHESS, 2013, p. 5.

[3] Voir Pierre Manent, « Raymond Aron éducateur », dans Enquête sur la démocratie, p. 217-248 ; « Aron et l’histoire », dans Enquête sur la démocratie, p. 249-258 ; « La politique comme science et comme souci », préface à R. Aron, op. cit., p. 5-26.

[4] Pierre Manent, « La politique comme science et comme souci », préface à R. Aron, op. cit., p. 5.

[5] Ibid., p. 5-6.

[6] Ibid., p. 11.

[7] Pierre Manent, « La politique comme science et comme souci », préface à Raymond Aron, Liberté et égalité, op. cit., p. 18.

[8] Ibid., p. 18.

[9] L’on retrouve dans l’Introduction à la philosophie de l’histoire cette idée du « choix premier » antécédent à toute décision politique, celui d’accepter ou de refuser le régime existant : « Logiquement, il importe avant tout d’accepter ou non l’ordre existant : pour ou contre ce qui est, telle serait l’alternative première ». Ainsi, Aron choisit dès 1938 de faire partie des « réformistes » plutôt que des révolutionnaires, d’accepter de penser à partir de partir de ce qui est (Raymond Aron, Introduction à la philosophie de l’histoire, Paris, Gallimard, 1986, p. 411).

[10] Raymond Aron, « Remarques sur l’historisme-herméneutique », dans Culture, science et développement : mélanges en l’honneur de Charles Morazé, Toulouse, Privat, 1979, p. 204.

[11] Pierre Manent, « Aron et l’histoire », dans Enquête sur la démocratie, op. cit., p. 251-252.

[12] Voir Raymond Aron, Liberté et égalité, op. cit., p. 60.

[13] Ibid., p. 57.

[14] Ibid., p. 60.

[15] Pierre Manent, « La politique comme science et comme souci », préface à R. Aron, Liberté et égalité, op. cit., p. 20.

[16] À cet égard, voir Pierre Manent, « Raymond Aron éducateur », dans Enquête sur la démocratie, op. cit., p. 218-221 ; « Aron et l’histoire », op.cit., p. 252.

[17] Voir Daniel Mahoney, « Appendice : La science politique d’Aron, la Politique d’Aristote et la question du “meilleur régime” », dans Le libéralisme de Raymond Aron, Paris, Éditions de Fallois, 1998.

[18] Sur ce point, voir Daniel Mahoney, Le libéralisme de Raymond Aron, op. cit., p. 176-177.

[19] Pierre Manent, « Raymond Aron éducateur », dans Enquête sur la démocratie, op. cit., p. 247.

[20] Daniel Mahoney, Le libéralisme de Raymond Aron, op. cit., p. 186.

[21] Voir, entre autres, les interprétations de Sylvie Mesure et d’Alain Renaut.

[22] Pierre Manent, « La politique comme science et comme souci », préface à R. Aron, Liberté et égalité, op. cit., p. 20.

[23] Pierre Hassner, « Aron et l’histoire du XXe siècle », Commentaire,vol. 8, n°28-29, 1984, numéro spécial « Raymond Aron (1905-1983). Histoire et politique », p. 232.

[24] Raymond Aron, « L’aube de l’histoire universelle », dans Dimensions de la conscience historique, Paris, Plon, 1964, p. 254.

[25] Alain Boyer, « Le désir de réalité : Remarques sur la pensée aronienne de l’histoire » dans Alain Boyer (dir.), Raymond Aron, la philosophie de l’histoire et les sciences sociales, Paris, Presses de l’ENS, 2005, p. 52.

[26] Voir notamment ibid., p. 62.

[27] Il s’agit de l’intitulé de la troisième partie de la biographie de Raymond Aron écrite par Nicolas Baverez (Raymond Aron : Un moraliste au temps des idéologies, Paris, Perrin, 1993).

[28] Sur ce point, voir Raymond Aron, « Thucydide et le récit historique », dans Dimensions de la conscience historique, op. cit., p. 111-147.

[29] Aron affirme que notre conscience politique est aussi « conscience historique » et qu’il serait dès lors difficile « de penser à la manière des Grecs ». Il poursuit en disant : « En tout cas, nous serions tentés d’emprunter nos conceptions à Thucydide plutôt qu’à Platon » (Raymond Aron, « La notion du sens de l’histoire » dans Dimensions de la conscience historique, op. cit., p. 33).

[30] Allan Bloom, « Le dernier des libéraux », Commentaire,vol. 8, n°28-29, 1984, numéro spécial « Raymond Aron (1905-1983). Histoire et politique », p. 176.

[31] Sur ce point, voir Pierre Manent, « L’État moderne : problèmes d’interprétation », dans Enquête sur la démocratie, op. cit., p. 64-65.

[32] Voir, sur ce point, Raymond Aron, « Remarque sur l’historisme-herméneutique », op. cit., p. 189.

[33] Nous empruntons l’expression à Pierre Manent (« Introduction. La parole et la promesse », Montaigne. La vie sans loi, Paris, Flammarion, p. 13).

 

 

Pour citer cet article :
Sophie Marcotte Chénard, « La poursuite du sens commun : La science politique pratique selon Aron et Manent », Cahiers de l’AMEP, no1, volet 1, 2014, p. 111-122.
http://etudespolitiques.org/wp/cahiers/n-1/poursuite-sens-commun/

 

Retour au dossier