Séquences d’une rencontre avec Pierre Manent

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Séquences d’une rencontre avec Pierre Manent

André Yinda

 

J’utiliserai volontiers le ton familier pour raconter mon souvenir d’une brève mais intense relation avec Pierre Manent. Ce ton m’est d’une certaine manière suggéré par le Cours familier de philosophie politique, beau reflet de la façon de faire et du style de celui qui a été pour moi plus qu’un simple directeur de thèse, un maître, entre 2002 et 2005. C’était dans le cadre de la direction d’une thèse consacrée à : « Mettre le monde en ordre : un art machiavélien ». Le lieu de la rencontre était le Centre de Recherches Politiques Raymond Aron de l’École des Hautes Études en Sciences Sociales (EHESS) à Paris. Je connaissais passablement ses écrits à travers notamment La cité de l’homme[1]alors que j’étais jeune étudiant, à Yaoundé au Cameroun, en quête d’une compréhension de la modernité politique qui ne soit tractée ni par les idéologies dominantes ni par l’historiographie européenne. Je cherchais précisément à pénétrer la froideur de l’intelligence propre à l’exercice du pouvoir à l’œuvre chez Machiavel, celle qui reste fidèle à la chose politique pour ce qu’elle est, dans ce qui lui est propre, avant éventuellement de chercher à l’informer, l’interpréter, l’évaluer ou la projeter.

À travers trois moments, avant, pendant et après la thèse, j’ai eu le privilège de côtoyer une intelligence politique que je n’ai aucune difficulté à qualifier d’exceptionnelle, en particulier dans tout ce qu’il m’a apporté dans mon travail de recherches.

 

Attractions pré-doctorales

 

En réalité, quand j’arrive à Paris en 2002, j’ai en tête Raymond Aron comme penseur de référence, celui qui, à mon sens à l’époque, avait le mieux compris et décrit la naissance de la modernité politique chez Machiavel comme dans le monde. Ce sentiment s’est forgé très tôt dans mon esprit en lisant Machiavel à travers Aron lui-même, notamment dans la préface au Prince[2] ainsi que dans les textes rassemblés par Remy Freymond, avec l’aide de Pierre Manent, et publiés sous le titre Machiavel et les tyrannies modernes[3]. Le cheminement de mon raisonnement était alors assez simple : Pierre Manent me mènera, s’il accepte de me diriger, à Aron et celui-ci à Machiavel, et ce dernier au fondement de la politique moderne. Lorsque je trouve donc réunis au même endroit un centre dédié à Aron et Pierre Manent qui fut son Assistant au Collège de France y officiant comme directeur d’études, lui-même fin connaisseur des secrets de l’écriture machiavélienne[4] et de ses principaux interprètes contemporains[5], j’acquiers immédiatement cette conviction intime qui habite souvent les jeunes thésards que c’est à cet endroit-là que je dois faire mon travail de thèse.

En effet, dès ma première rencontre avec Pierre, j’ai retrouvé immédiatement cette saisissante lucidité du politique, désarmante, discrète, sobre, simple voire dépouillée mais d’une étonnante densité. Je parle de cette sorte de densité radicale qui s’avance masquée, derrière une apparente frugalité mais dont l’objectif, puissamment poursuivi, est de vous permettre de comprendre que la modernité politique n’est pas une affaire d’exégèse mais bien une genèse de l’exercice du pouvoir qu’il s’agit de saisir dans une plénitude du raisonnement qui n’est jamais figé mais toujours en mouvement, suivant ses propres lois, sa logique en soi, bref déroulant son autonomie. Il s’agit de ce raisonnement de type aronien qui ne cherche ni à convaincre, ni à séduire mais bien à donner à comprendre sans faire l’économie des difficultés propres à l’exercice. L’efficacité du raisonnement alliée à l’humilité intellectuelle, telles sont les deux traits de caractère qui me frappent chez cet homme dès cet instant et qui ne seront jamais démentis.

Cela dit, avant de rencontrer Pierre, je dois confesser trois petites infidélités : d’abord vis-à-vis de l’Université de Yaoundé 1 où j’abandonne mon poste d’Assistant de Philosophie politique parce que je me rends compte que, à moins de faire une thèse au rabais sur Machiavel, je n’accéderai jamais à la documentation nécessaire pour aller au bout de mon travail avec celui qui était mon directeur de thèse de l’époque, Ebénézer Njoh Mouelle pour qui j’ai conservé la plus grande estime ; ensuite vis-à-vis du Professeur Manfred G. Schmidt de l’Institut für Politische Wissenschaft à l’Université de Heidelberg, fasciné que j’étais d’aller puiser à la source allemande mais je me suis rendu compte que Machiavel n’était pas toujours pris au sérieux chez les philosophes allemands, à l’exception notable de Fichte[6] ; enfin vis-à-vis d’Alain Renaut à qui j’avais soumis un projet sur le « travail cosmopolitique de Machiavel » à Paris 4 et qui l’avait accepté après quelques échanges. D’ailleurs, pour la centrale des thèses de Lille, cette thèse est toujours en cours… J’aurais sans doute fait une thèse différente et probablement moins hétérodoxe sous sa direction.

À la vérité, pour reprendre une de ses expressions favorites, ces trois petites infidélités sont imputables à un seul homme, Pierre Manent. Il est donc le coupable désigné de ces infidélités non pas parce qu’il a aimablement consenti à assurer la direction de mon travail de thèse, mais bien parce qu’il m’a permis de réaliser une chose décisive : tel que j’envisageais mon travail de recherches depuis mes premières lectures et le souci constant qui était le mien, à savoir parler de la politique par-delà la cité, j’avais besoin d’une sorte de moniteur de parapente pour surveiller mes impétueuses envolées aux confins de la philosophie politique, de la théorie politique et de la théorie des relations internationales. À ses risques et périls, Pierre a accepté de jouer ce rôle avec efficacité, générosité et bienveillance. Après avoir lu le projet d’une dizaine de pages que je lui avais soumis, il m’a posé quelques questions d’ordre général et m’a simplement dit, je le cite de mémoire : « avec ce que vous écrivez, il y a moyen de faire affaire ensemble ».

 

Trois règles d’écriture

 

Nos rencontres étaient régulières, toujours planifiées à l’avance, avec chaque fois une indication précise sur l’objet de la rencontre. Chacun de ces moments constituait un temps d’accélération dans le rythme de progression de mon travail de recherche. Au fil de nos rencontres, j’ai essayé d’extraire trois petites règles méthodologiques pour améliorer mon écriture : rigueur, régularité et régulation.

Il y avait d’abord cette exigence de rigueur dans l’écriture car c’est elle qui gouverne la manière d’approcher, d’énoncer, d’utiliser et d’évaluer les concepts. L’objectif était de toujours être le plus exact, le plus précis, le plus simple et le plus clair possible. Pierre n’appréciait que très modérément le discours jargonneux ou plus exactement le jargon. En effet, cas pratique, pourquoi dire « discours jargonneux » alors que « jargon » suffit ? La rigueur était dans le choix des termes pour dévoiler les concepts à l’œuvre dans les écrits. Il fallait, sur chaque phrase, se faire violence, privilégier ce qui est directement compréhensible au détriment, si besoin est, de ce qui est beau, qui émeut, qui scintille. Il s’agissait effectivement d’un exercice pénible pour les jeunes chercheurs que nous étions, toujours tentés par le jargon pour essayer de donner un certain crédit à nos frêles productions scientifiques.

Il y a ensuite la régularité. De tempérament plutôt impétueux, plus intuitif qu’analytique, être régulier constituait une manière de refouler ma nature profonde. De surcroit, je venais d’un monde académique, l’Afrique subsaharienne, où rien n’était tout à fait régulier malgré les formes apparentes. Le travail de recherche tout autant que la carrière universitaire y évoluaient dans la précarité et surtout au gré des conjonctures et des combinaisons, un peu en marge de la compétence et du mérite. Je ne dis pas que le système français est différent, en fait je suis même persuadé qu’il en est une des formes parmi les plus abouties, mais je crois pouvoir dire que Pierre m’a appris que le travail universitaire nécessite malgré tout une certaine constance dans le rythme d’articulation des séquences de la production intellectuelle, que constance n’est pas synonyme de monotonie, encore moins d’immobilisme. Le mouvement de la pensée doit conserver sa dynamique propre, sans excès, de manière contrôlée non seulement dans le déploiement du raisonnement mais aussi et surtout dans l’écriture qui en rend compte. Le mouvement de la pensée politique est par excellence un mouvement maitrisé. Le travail de recherches politiques doit en être le reflet dans toutes les phases de la production d’une thèse : collecte des données, lecture critique, analyses, confrontations, synthèses, rédactions, corrections, présentations, discussion avec des tiers, face-à-face avec son directeur, soutenance, communications, publications, etc.

Il y a enfin la régulation parce que dans la tête du jeune chercheur que j’étais fourmillaient une foule d’idées et d’informations recueillies auprès d’innombrables sources dans divers domaines du politique autres que la philosophie, la théorie politique et la théorie des relations internationales. Il s’agissait essentiellement, pour rester aux branches politiques de quelques grands ensembles : la sociologie, l’anthropologie, la théologie, la littérature, la biographie et l’histoire de l’art. Dès le début, Pierre m’a alerté sur cette étrange tendance qui était la mienne et qui consistait à affirmer les énoncés de manière abrupte, un peu trop radicale, avec pour principal argument la convocation d’une référence jugée pertinente : « Machiavel a dit … », « Aron pense que… », etc. Il estimait qu’il ne fallait pas nécessairement tenir pour définitif un énoncé au simple motif qu’on le tenait d’une « autorité philosophique». Il fallait dans tous les cas toujours prendre des précautions, s’aménager des portes de sortie, des zones de replis, fluidifier la circulation des arguments, faire sa place aux contre-arguments, jouer le jeu de la confrontation et de l’autocritique, contrôler ce mouvement dans son ensemble. Avec sa voix inimitable faite de cet indescriptible mélange de prudence, de délicatesse et d’humour gentiment moqueur, il me reprochait de « brûler mes vaisseaux » dès les premières phrases.

De même, je faisais, comme nombre de jeunes thésards, des phrases interminables, pompeuses et labyrinthiques. Il m’arrivait de vouloir tout dire, tout de suite, dès les premières phrases. Pour ce qui me concerne, cela était dû à de mauvaises fréquentations philosophiques et politistes. J’essayais de masquer cette lourdeur en mettant une certaine musicalité dans l’écriture ainsi qu’une sorte d’esthétique de l’équilibre dans l’agencement de mes idées, dans la manière de construire mes phrases, au point que Pierre m’a quelquefois demandé si j’avais fait de l’équitation, ce qui n’était pas du tout le cas. En y réfléchissant aujourd’hui, au moment où j’écris ces quelques lignes, je crois que cela avait à voir avec ma longue expérience d’enfant de chœur : l’esthétique de l’ordre bien réglé est au cœur de la liturgie de la messe chez les catholiques. Et c’est peut-être cette partie de mon inconscient psychique qui a guidé le choix de mon sujet de thèse et par la suite de la publication qui a suivie : L’art d’ordonner le monde[7]. Quoi qu’il en soit, Pierre ne se laissait pas avoir, et sa remarque, toujours cinglante dans ce type de situation, était quasiment la même : « Mon cher André-Marie, encore une fois, tu charges trop ta barque ! ». J’ai essayé de m’appliquer par la suite. Ce que j’en ai retenu peut être formulé de la manière suivante : écrire dans l’effort de la pensée, c’est produire des idées, les animer, en contrôler le flot, les répartir, les distribuer, les diffuser, les disséminer et les conduire de manière équilibrée sur toute la surface qui leur est dédiée même si la matière ou le sujet traité a tendance à dériver ou à déséquilibrer la donne. En somme, penser, c’est mettre ses idées en ordre, et réussir à les présenter comme telles.

   

Un prix en héritage

 

L’aboutissement de cette rencontre avec Pierre a été non seulement l’exercice de la soutenance de thèse magistralement présidée par Philippe Raynaud, avec l’amicale participation de Jean-Godefroy Bidima qui enseigne aujourd’hui à Tulane University à La Nouvelle Orléans (USA) et de Jean-Jacques Roche de L’Université de Paris II-Assas pour la caution internationaliste. Je garde un excellent souvenir de cette journée du 30 juin 2005, et je ne suis pas le seul dans ce cas.

Quelques-jours après, Pierre a présenté ma thèse au concours d’un Prix. Je n’étais au courant ni de cette démarche ni même de l’existence de ce Prix. Il s’agissait du Prix Raymond Aron décerné par la Société des Amis de Raymond Aron qui récompense chaque année un travail de recherches ou une publication sur Aron ou sur l’un des domaines qui ont constitué ses centres d’intérêt. J’étais donc extrêmement surpris, et plutôt agréablement, d’apprendre, en février 2006, que j’étais le lauréat du Prix Raymond Aron 2005 pour mon travail de thèse de doctorat. Je dois cette distinction à Pierre à un double titre, d’abord parce que le travail qui a été récompensé est le résultat d’un encadrement qu’il a lui-même assuré ; ensuite parce que s’il n’avait pas présenté ma candidature à ce prix, personne d’autre, à ma connaissance, ne l’aurait fait. La publication de ce travail de thèse sous la forme d’un livre a été rendue possible grâce au financement obtenu avec ce prix.

C’est la raison pour laquelle je termine ce témoignage en soulignant, au cas où cela aurait échapper à quelques-uns, qu’il faut interpréter ces quelques lignes qui précèdent comme un modeste éloge à Pierre Manent qui a été pour moi comme pour d’autres chercheurs privilégiés un maître exigeant et un compagnon de route prévenant. Il s’agit d’un héritage précieux, et il appartient à chacun d’en faire ce qu’il voudra, la manière la plus utile étant de prolonger et de diffuser sa pensée, pour que celle-ci connaisse la notoriété qu’elle mérite en France et surtout au-delà.

 

[1] Pierre Manent, La cité de l’homme, Paris, Flammarion, 1997.

[2] Nicolas Machiavel, Le prince, Paris, Livre de poche, 1962, traduction de J. Gohory, préface de Raymond Aron.

[3] Raymond Aron, Machiavel et les tyrannies modernes, Paris, Editions de Fallois, 1993.

[4] Pierre Manent, Naissances de la politique moderne : Machiavel, Hobbes, Rousseau, Paris, Payot, 1977.

[5] Léo Strauss, Claude Lefort, Allan Bloom, Quentin Skinner, Harvey Mansfield, Hélène Védrine, John Pocock, etc.

[6] Fichte, Machiavel et autres écrits philosophiques et politiques de 1806-1807, Paris, Payot, 1981.

[7] André Yinda, L’art d’ordonner le monde : Usages de Machiavel, Paris, L’Harmattan, coll. Pouvoirs comparés, 2007.

 

 

Pour citer cet article :
André Yinda, « Séquences d’une rencontre avec Pierre Manent », Cahiers de l’AMEP, no1, volet 1, 2014, p. 37-42.
http://etudespolitiques.org/wp/cahiers/n-1/sequences-rencontre/

 

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