Recension – La Seule Exactitude

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Recension – La Seule Exactitude d’Alain Finkielkraut
Par Agnès Louis

 

À chaque parution d’un livre d’Alain Finkielkraut, les journalistes se disputent pour savoir si, oui ou non, celui-ci est un réactionnaire. La publication de La Seule Exactitude n’a pas manqué de réveiller la discussion. « Un Français libre », titrait solennellement Le Figaro Magazine, tandis qu’A. Finkielkraut apparaissait dans Libération parmi les « réacs de service » ou les « néo-réacs » à la mode[1]. Pour le lecteur curieux des choses du monde, la question est évidemment sans intérêt. Si la lecture ne servait qu’à classer les auteurs à gauche ou à droite, du côté du progrès ou de la réaction, on pourrait aussi bien se passer de lire. En l’occurrence, la seule question qui vaille est de savoir ce que dit A. Finkielkraut dans son dernier livre, et si cela éclaire effectivement la réalité de notre temps, comme il le prétend.

 

Penser au présent

La difficulté vient de ce que La Seule Exactitude est un recueil de chroniques liées à l’actualité, dont chacune mériterait une discussion à part. Néanmoins, une proposition générale se dégage nettement de l’ensemble, proposition que la préface vient expliciter. Pour A. Finkielkraut, si notre société est incapable de faire face aux dangers qui la menacent, c’est qu’elle regarde toujours en même temps ici et ailleurs. Tout en s’interrogeant perpétuellement sur elle-même et sur ses fondements, elle lorgne sans cesse vers le passé et vers l’avenir. D’où son incapacité à simplement percevoir ce qui lui arrive aujourd’hui. Société présentiste, dit-on parfois, la société actuelle souffre plutôt d’une difficulté à vivre effectivement au présent.

Du côté du passé, nous sommes, selon A. Finkielkraut, subjugués par la confrontation de la minorité vulnérable et de la majorité violente. La lutte contre les fascismes, et plus spécialement contre le racisme nazi, ou encore le dreyfusisme, constituent les références uniques à partir desquelles nous interprétons les conflits présents. Bien entendu, ce passé qui nous hante est largement reconstruit, ou du moins terriblement simplifié. Oubliée la condamnation du bourgeois Dreyfus par les partisans de la classe ouvrière ; oubliée la résistance au nom de l’honneur patriotique. Nous ne voyons plus dans le passé que le combat de l’opprimé – individu ou groupe dominé – contre l’oppresseur – toujours identifiable, d’une certaine façon, à la Nation. Et c’est ce face-à-face que nous transposons systématiquement à l’époque actuelle. Telle est la raison pour laquelle nous refusons, dit A. Finkielkraut, de reconnaître qu’une violence puisse surgir du sein de la minorité pour s’en prendre à la communauté nationale elle-même. Que celle-ci puisse être la victime, et non l’agresseur, c’est ce que nous ne parvenons pas à concevoir. Pour nous, le crime du fort sur le faible est à ce point le ressort de l’histoire que nous préférons accuser la France d’alimenter la rage de ses exclus, plutôt que de considérer le devenir criminel de certains de ses enfants, surtout s’ils sont d’adoption. La même cause explique pour A. Finkielkraut notre méfiance spontanée à l’égard d’Israël. Que les Juifs, à peine réchappés de la main des nations, aient voulu devenir majoritaires dans leur propre pays nous semble le signe d’une perversion ou, en tout cas, une aberration.

Quant au futur, nous vivons avec l’image d’un monde à venir délivré de ses contradictions, d’une société enfin universelle d’individus intégralement libres et égaux. Cet avenir lui-même n’est qu’un songe. Mais un songe puissant qui contribue à discréditer tout ce qui semble contredire l’avènement d’une telle société. Pour A. Finkielkraut, la pression de cet avenir rêvé est particulièrement forte dans le domaine de l’éducation. Nous avons presque renoncé, dit-il, à enseigner quelque chose aux élèves, dans la mesure où instruire un enfant, c’est avouer qu’il n’est pas encore libre, ni égal au pouvoir de création ou de réflexion de certains hommes du passé. Et dans la mesure aussi où le processus de l’instruction ne peut que révéler, même si c’est pour la corriger, l’inégalité naturelle et sociale des élèves devant l’apprentissage. Le problème n’est pas de désirer une plus grande liberté et une plus grande égalité entre les individus, mais de croire celles-ci à ce point certaines et imminentes qu’on s’épargne l’effort de les construire ici et maintenant.

La thèse d’A. Finkielkraut est intéressante, notamment parce qu’elle est une manière de rendre compte de la contrainte pesant sur le débat public. Les choses pourraient être en train de changer ; mais jusqu’ici, ce débat semblait fondé sur un partage entre une parole autorisée et des opinions qui, sans être interdites, apparaissaient immédiatement douteuses. Je ne parle pas du discours extrémiste qui vise précisément à transgresser la limite du licite et de l’illicite et ne cherche pas véritablement à entrer dans le débat d’opinions. Mais même un conservatisme modéré peine – ou peinait – à se formuler et à trouver une légitimité dans la conversation commune, les arguments conservateurs risquant d’être aussitôt rabattus sur une position anti-démocratique. De là une certaine faiblesse de la discussion publique, dont la dynamique repose en principe sur la contradiction rationnelle des idées. A. Finkielkraut nous aide à comprendre ce phénomène, en montrant comment la hiérarchie actuelle des opinions est liée à notre mémoire du passé et à la façon dont nous anticipons l’avenir.

 

Ne pas crier avec les loups

Dans La Seule Exactitude, A. Finkielkraut nous invite à regarder en face la réalité présente. L’auteur lui-même nous pousse donc, pour ainsi dire, à questionner la lucidité de ses analyses. Certaines chroniques publiées dans le livre sont extrêmement frappantes. C’est le cas, par exemple, de la chronique intitulée « Les loups connectés ». Comment caractériser le criminel contemporain, celui qui se charge d’une kalachnikov pour aller tuer des Juifs et des Européens, dans un train ou dans un musée ? C’est en un sens un loup solitaire, car il n’appartient à aucun groupe organisé. Mais il est beaucoup plus inquiétant qu’un tueur isolé, parce qu’il est en relation virtuelle avec tous les terroristes du monde. C’est bien à un « loup connecté », espèce nouvelle, que nous avons affaire. Et comment penser la situation des Juifs dans le monde présent ? Beaucoup, paraît-il, ne se sentent plus chez eux dans une France où l’amitié civique est faiblissante. Mais beaucoup aussi, qui s’étaient installés en Israël, ne voudront plus, ou ne pourront plus y rester, tant la vie politique y est défaillante. Nous voici devant la perspective poignante d’un « chassé-croisé des Israéliens revenant vers l’Europe et des Juifs européens fuyant vers Israël » qui marque une terrible défaite de l’humanité contemporaine.

Dans d’autres chroniques, portant sur des sujets de moindre gravité, les réflexions d’A. Finkielkraut m’ont paru moins saisissantes, ou plus douteuses. A mon sens, ceci pourrait tenir à sa volonté de se démarquer le plus possible d’une opinion publique trop prompte à s’enthousiasmer, et surtout à condamner, de manière également aveugle. Or à force de ne pas vouloir crier avec les loups, A. Finkielkraut en vient à témoigner une indulgence un peu trop vague à ceux contre qui les loups crient. C’est le cas en particulier des hommes politiques. A. Finkielkraut dénonce – et avec quelle raison – le traitement vulgaire et injurieux infligé aux hommes politiques. En réaction, il en appelle au respect de tous, et en particulier de ceux que l’opinion accable: même Jérôme Cahuzac ne mérite pas l’indignation dont son nom est entouré. Mais c’est penser trop ou trop peu de bien des hommes politiques que de les englober tous, en quelque sorte, dans le même respect. C’est penser trop de bien de ceux qui manquent, politiquement, ou même juridiquement, à leur fonction. À cet égard, A. Finkielkraut a tort, à mon sens, de considérer qu’il n’y pas de problème de corruption des élites en France, mais seulement un problème de corruption de l’esprit public désireux de voir partout des affaires. Et c’est penser trop peu de bien de ceux qui, au contraire, font effort pour être à la hauteur des enjeux politiques présents. Sous ce rapport, il est frappant de voir que, tout en refusant de condamner les politiques en bloc, A. Finkielkraut n’en cite aucun vraiment en bonne part. Comme si tous étaient essentiellement respectables, certes, mais également médiocres.

Symétriquement, A. Finkielkraut me semble également injuste quand il confond dans un même mouvement de réprobation tous ceux qui participent à la dénonciation des élus. Je renvoie, sur ce point à sa critique virulente de Médiapart. En particulier, je ne mettrais pas sur le même plan un éditorialiste trop facilement, ou faussement indigné, avec un journaliste d’investigation s’efforçant de rendre publics des faits qui doivent l’être. Même remarque sur la justice. Quand A. Finkielkraut écrit qu’il ne faut pas faire juridiquement le bilan politique d’une mandature comme celle de N. Sarkozy, l’affirmation est impeccable. Mais faut-il pour autant considérer que toutes les enquêtes dirigées contre l’ancien président relèvent du règlement de compte politique ? Il faudrait au moins y regarder de plus près. Après tout, que dans la République contemporaine tant de gouvernants se sentent libres par rapport à l’autorité de la loi – c’est-à-dire se considèrent comme des chefs absolus au sens premier du terme – cela aussi fait partie de cette réalité déconcertante « que nous n’attendions pas ».

Enfin, je me demande si, par moments, A. Finkielkraut n’est pas victime de sa sensibilité au pouvoir des mots. Quand il entend le ministre prôner l’enseignement de la « morale laïque » à l’école, A. Finkielkraut approuve ce retour à une conception exigeante de l’éducation. La morale laïque, écrit-il, c’est le difficile apprentissage de la responsabilité. Mais, en l’occurrence, les mots disent autre chose que cet apprentissage. D’une part, ils pourraient exprimer une conception discutable de l’École dont le rôle serait d’arracher l’enfant à la morale familiale pour en faire une sorte de pur citoyen ou de pur individu[2]. D’autre part, ils trahissent surtout une idée abstraite, et pour tout dire simpliste, du processus de transmission des principes moraux. Comme le dit Natacha Polony, ce n’est pas avec des catéchismes, même moraux et même laïques, que l’on peut apprendre à un élève à se conduire[3].

 

Se laisser questionner

Il y a autre chose dans La Seule Exactitude que le déroulement d’une thèse et des commentaires d’actualité. Il y aussi l’expression discrète des débats intérieurs de l’auteur. Sur trois sujets au moins, A. Finkielkraut avoue au lecteur ses hésitations et ses déchirements intimes. Le mariage entre personnes de même sexe : on se marie pour rendre son amour public, pour faire savoir le bonheur qu’on a d’aimer. De ce point de vue, qui pourrait interdire aux homosexuels le droit de faire connaître leur propre amour ? Mais en même temps, rendre possible le mariage entre personnes de même sexe, c’est instituer un type de filiation et donc organiser un mode de procréation fondés sur le contournement de la dualité des sexes. C’est, en un sens, dénier que le désir d’enfant passe nécessairement par le désir de l’autre et donc refuser notre condition d’êtres finis. Entre cette liberté et ce refus, que faut-il choisir ? Israël : à temps et à contretemps, il faut rappeler le droit du peuple juif à l’autonomie politique, qui implique son droit à se défendre contre les agressions extérieures. Mais le gouvernement israélien, par son mélange de passivité et d’intransigeance, par son incapacité à tenir tête aux colons et à l’extrême droite, pour tout dire, par son incapacité politique est en train de mettre en péril, non pas la construction de la Palestine, mais l’existence même de l’État juif. Entre cette légitimité et cette impuissance politiques, que faut-il espérer pour Israël ? L’euthanasie : l’homme moderne a voulu devenir maître de la nature. Il a cherché à reculer les limites de la vie jusqu’à ce point où la mort ne parvient plus, sauf très lentement et très péniblement, à enlever les malades. Pour rester simplement humain, il faut accepter de mourir un jour. Mais dans le contexte actuel, accepter de mourir, n’est-ce pas le décider ? N’est-ce pas une façon paradoxale de renouer avec la nature que de provoquer activement sa propre mort ? À mon avis, ces questions font une partie de la valeur du livre. Au milieu d’un ouvrage par ailleurs très affirmatif, elles sont un gage d’honnêteté et d’ouverture de la réflexion.

Nous vivons au milieu de fantômes ; c’est ce que nous apprend A. Finkielkraut dans La Seule Exactitude. Fantômes des monstres du passé contre lesquels nous continuons de ferrailler, avenir fantomatique à partir duquel nous jugeons constamment le présent. Même si la liste des combats à mener est sans doute plus diverse encore que celle dressée par A. Finkielkraut, son livre nous incite du moins à ne pas nous tromper de combat. Et à ne pas déserter non plus nos luttes intérieures.

 

[1] Le Figaro Magazine, 2 octobre 2015 ; « Portrait-robot du réac de service », David Carzon, Libération, 3 octobre 2015 ; l’expression « néo-réacs » est employée par Cécile Daumas dans « Face aux réacs – Les têtes chercheuses de la gauche », Libération, 16 octobre 2015.

[2] V. Peillon a plusieurs fois affirmé la nécessité d’arracher les enfants au déterminisme familial, en évoquant non seulement un déterminisme social mais aussi « intellectuel ». Ce qui pourrait faire penser que, pour l’ancien ministre, la mission de l’École consisterait à lutter contre les croyances de nature diverse transmises aux enfants par leurs parents. Notons que V. Peillon a clairement précisé que ses déclarations ne visaient pas spécialement les croyances religieuses. Pour l’emploi de l’expression « déterminisme intellectuel », voir par exemple « Je veux qu’on enseigne la morale laïque », entrevue au JDD, 1er septembre 2013.

[3] Natacha Polony regrette la confusion entre la transmission de la culture commune qui, en elle-même, produit de l’unité nationale et du savoir-vivre, et l’énoncé abstrait d’un vague catéchisme républicain. Voir notamment sa « Lettre ouverte au Président qui renie Jules Ferry ».

 

 

Pour citer cet article :
Agnès Louis, « Recension : La Seule Exactitude », Site de l’AMEP, octobre 2015, p. 1-5. URL : http://etudespolitiques.org/wp/recension-seule-exactitude/

 

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